[Chronique] Réception asiatique de La Ville est un trou de Charles Pennequin par Clément Bulle

[Chronique] Réception asiatique de La Ville est un trou de Charles Pennequin par Clément Bulle

mai 7, 2008
in Category: chroniques, UNE
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  Longtemps je me suis couché en me demandant : quand vais-je enfin pouvoir lire La Villes est un trou ? Pas toujours si simple de s’approvisionner en livres du Japon. Pourquoi préciser le lieu de réception ? Pour une autre question : Qu’est-ce qui, d’Asie, fait résonnance avec ce texte ? Sans être ni un spécialiste de la civilisation et des arts japonais, ni de l’oeuvre de Pennequin ; juste ici faire part de comment je me suis disputé La Ville est un trou.

Vide
La phrase de Pennequin est pleine de trous elle aussi[1]Dans son essai L’Ecriture poétique chinoise, Seuil, 1977, F.CHENG, montre l’importance de l’ellipse chez les poètes chinois ; comment, en pratiquant des trous dans le bon usage de la langue, ils créent un Vide où les idéogrammes sont laissés à eux-mêmes, rendus à la virtualité de leurs significations. Ces trous, ils les réalisent par l’élimination des « mots vides » : « Ce qui préocuppe les poètes est (…) l’opposition entre les mots pleins (les substantifs et les deux types de verbes :verbes d’action et de verbes de qualité) et les mots vides (l’ensemble des mots-outils qui indiquent des relations :pronoms personnels, adverbes, prépositions, conjonctions, mots de comparaison, particules, etc. » (page 37). Il fait des trous dans ses phrases. Il fait le vide dans la syntaxe. Il la vide comme un poulet. Comme un chinois. Comme fait le vide la pensée chinoise. Coupe-sombre dans le complément. Saturation de mots pleins qui se frottent, roulis de mots pleins jusqu’à érosion, jusqu’à obtention de moignons de mots. Reflux des mots, abrasif, retour du mot amputé qui nous en bouche un coin, pas pour l’épate mais par la précision que sa mutilation ajoute. Et réduction à rien des mots vides, des mots-liaisons, des mots bouche-trous. Beaucoup de souffle passe grâce à cette aération entre mots. D’où décapage et mots à nus, laissés à leurs ambivalences et mobilités. Dans le passage suivant, première séquence où les verbes, dominants, foisonnent, passent du présent, au futur, puis au passé, puis enchaînement sur une série de phrases dont les verbes sont alors chassés ; ne restent plus que ce que Cheng appelle les mots « vides ».

« J’écris, je peux pas. Je peux pas m’y mettre. Je m’y mettrai pas. Ca m’use. Ca m’a amusé. Maintenant ça m’use plus que ça m’amuse.Ca m’use au moins autant, ou alors plus. Plus ça m’amuse plus ça m’use.Et avant ça m’amusait seulement. Sans que ça m’use. Maintenant c’est les deux. Ou alors c’est que de l’usure. L’usure au bout. Bien après avoir fait mumuse. Tout au bout du mumuse. Et au bout de l’usure. Encore des bouts usés. Et encore usés. Jamais plus que jamais et toujours. Et à jamais. Et encore et pour toujours. A la vie. Beaucoup de vie. Beaucoup de mort aussi. Beaucoup d’écrit et beaucoup d’usure. Plus d’usure que de vie. Plus d’écrit mais moins. Mais plus de vie » (84)

Jardin de pierres
Mots roulés, retournés, lancés, rattrappés au vol, posés, « usés ».Mots-cailloux.Et si on pense au jardin zen, ce n’est pas tant pour le système allégorique qui le sous-tend que pour cet art de « dresser les pierres »[2]In Sakutei-kei (notes sur la technique des jardins) cité par A.BERQUE, Le Sauvage et l’artifice, p.194-195, Gallimard, 1986. . La profusion des mots dans La Ville est un trou n’est pas anarchique, rien de moins « brouillon »[3]Pennequin écrit à ce sujet : « Je suis un homme brouillon. Je suis un homme qui fait mine de ça en tout cas » (134); ils s’agencent, se démontent, s’emboîtent, se déboîtent, s’enlacent, s’entrelacent, se lassent. Ils s’enchaînent. Ils s’accouplent. Et leur juxtaposition procède à un rabottage des formes et formules consacrées (rituel de la baise, rituel de la bise dans le passage qui suit). Épuration syntaxique puis ratissage en courbes, la phrase vrille, fait des tours et des détours,revient sur elle-même. Non sinuosité mais spiralité de la phrase.

« Oui il faudrait baiser avec des mots. Avec des tentatives. Baiser la tentative. Des tentatives de mots. Baiser ça. Et le reste. Tout reste à baiser. Ca nous reste sur les bras. Des heures durant. Baisement. Des heures durant : baise-m’en, m’en une, puis deux, puis trois. Baise-m’en bien quatre vraiment. Et dans baisement il y a baise. Et dans vraiment il y a vrai. Et dans les deux il y a ment. » (100)

Comme les « pierres à sucer »[4]S.BECKETT, Molloy, éditions de minuit, 1951. Lire notamment au sujet des pierres à sucer les pages 92-96. de Molloy, les mots de son texte, Pennequin les en extirpe de partout, il en a un toujours sous la main qu’il range, déplace, remplace. Ils sont placés sous le régime paradoxal de la famine (il les réduit à rien) et de la boulimie (il semble ne jamais en avoir assez).

Plein
Pennequin fait le plein sur le vide, grande économie de moyens. Il les concasse tellement ses mots, que c’est plus que sable fin. Il épuise sans fin. Jusqu’à jamais trouver la rupture de stock. Ca grouille dans de l’infime, il les infirme beaucoup. Écriture de l’abondance, copia et copulation pour boutures et bouts durs. On reste face à ces mots parfois démuni, parce que Pennequin « avance avec [son] train de retard », il nous livre ses mots, s’en va, revient. Et pourtant, il ne jongle pas. Il se contente, on en vu comment, de les disposer face à nous. Ce que Michaux dit de Lao-tzeu, c’est bon pour Pe(nne)quin aussi : « Rien n’approche du style de Lao-tzeu. Lao-Tzeu vous lance un gros caillou. Puis il s’en va. Après il vous jette encore un caillou, puis il repart ;tous ses cailloux quoique très durs sont des fruits, mais naturellement le vieux bourru ne va pas les peler pour vous »[5]H.MICHAUX, Un Barbare en Asie, Gallimard, 1967 .

Il faudrait dire aussi pourquoi La Ville est un trou, d’où qu’on le lise, est un texte majeur; qui parle de lien social déchiré, qui parle à la génération « d’après les révolutionnaires », un livre noir, un drôle de livre, tao et tas d’os, avec dedans de la violence, du bordel, de la tendresse. Il faut lire Pennequin avec ou sans les chinois, et bien par-dessus l’iambe.

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rédaction

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13 comments

  1. denis hamel

    tiens, drole d’idée d’aborder le livre de charles par le prisme de la pensée chinoise. à la radio françois cheng il a dit que la beauté n’est pas le contraire de la laideur, mais le contraire du mal. je doute que françois cheng, de l’academie française, s’interesse beaucoup au livre de charles… dans liberation ils disent que charles est un revolutionnaire. mais charles il se definit juste comme un revolté, pas marxiste, pas anarchiste. quelle est l’utopie de charles ? sa vision du mal ? qui sont ses ennemis ? quelle est la stratégie de charles pour rester vivant et humain et soi-même dans notre monde actuel ? il faut lire son livre pour savoir un peu tout ça, par petites touches. bizarement charles insiste beaucoup sur l’idée de séparation entre les individus, lui qui est si individuel. stylistiquement il y a plusieurs voix dans le livre, plusieurs timbres, parfois charles s’ennerve, et parfois il est plus calme, plus lucide, plus tendre aussi. certains passages, heureusement peu nombreux, sont durs à avaler, mais dans l’ensemble c’est une lecture agréable, Voir captivante. j’ai rangé le livre de charles dans ma bibliothèque, je vais pas le revendre. bon pour l’intant je trouve rien d’autre à dire, je suis pas journaliste moi, c’est pas mon bouleau.

  2. denis hamel

    ah si tiens, charles il est plus proche de sun tzu que de lao tseu, je trouve.

  3. denis hamel

    et pis charles iol est tres bluesy aussi, le blues de sun tzu !

  4. denis hamel

    spéciale dédicace pour Pierre Le Pillouër !

    kiff moi ça pierrot !

    NEIL YOUNG – REVOLUTION BLUES

    Well, we live in a trailer
    at the edge of town
    You never see us
    ’cause we don’t come around.
    We got twenty five rifles
    just to keep
    the population down.
    But we need you now,
    and that’s why
    I’m hangin’ ’round.
    So you be good to me
    and I’ll be good to you,
    And in this land of conditions
    I’m not above suspicion
    I won’t attack you,
    but I won’t back you.

    Well, it’s so good to be here,
    asleep on your lawn.
    Remember your guard dog?
    Well, I’m afraid
    that he’s gone.
    It was such a drag
    to hear him
    whining all night long.
    Yes, that was me with the doves,
    setting them free
    near the factory
    Where you built your computer,
    love.
    I hope you get the connection,
    ’cause I can’t take
    the rejection
    I won’t deceive you,
    I just don’t believe you.

    Well, I’m a barrel of laughs,
    with my carbine on
    I keep ’em hoppin’,
    till my ammunition’s gone.
    But I’m still not happy,
    I feel like
    there’s something wrong.
    I got the revolution blues,
    I see bloody fountains,
    And ten million dune buggies
    comin’ down the mountains.
    Well, I hear that Laurel Canyon
    is full of famous stars,
    But I hate them worse than lepers
    and I’ll kill them
    in their cars.

  5. denis hamel

     » C’était un disque plutôt sombre. Et obscur, dur à comprendre. J’ai écrit et enregistré ces morceaux alors que je me séparais de Carrie… J’aime vraiment bien la pochette de ce disque.
    « Revolution blues » est consacré à Charles Manson. En 76, les punks anglais en ont fait un de leur morceaux fétiches. Sacrée chanson. Je me rappelle l’avoir jouée avec Crosby, Stills et Nash en 74. Figure toi qu’ils étaient terriblement gênés par le texte…
    Charlie ? Il était génial, c’était un type incroyable. Il était vraiment bon, artistiquement. C’en était effrayant. S’il s’était trouvé un groupe aussi « libre » que lui … Enfin, c’était ça, son problème : personne ne voulait se coller avec lui.
    D’ailleurs, beaucoup de musiciens connus fréquentaient Manson, même s’ils jurent le contraire aujourd’hui. Merde, pourquoi mentir à ce sujet ? Il avait l’étoffe d’un poète, ce mec.  »

    Neil Young. Pleine Lune. Inrockuptibles 12/1992. Interview de Nick Kent.

  6. denis hamel

    eh redaction, votre article là, le coup de citer françois cheng pour expliquer pennequin, c’est une blague non, c’est pour se foutre de ma

  7. rédaction (author)

    Cet article tout d’abord est de Clément Bulle, qui réside au Japon. Clément Bulle a écrit entre autres dans La voix du regard par exemple.
    Deuxièmement, certes vous êtes fort sympathique, toutefois, vous tendez à monopoliser les commentaires.

  8. Clément

    « Rédaction » n’y est pour rien. Ta poire? J’en fais grand cas. « Expliquer Pennequin »? Sûrement pas. Ni lui ni aucun autre écrivain. C’est juste un témoignage si tu veux. De lecteur d’ailleurs.

  9. denis hamel

    « vous tendez à monopoliser les commentaires »

    vous avez raison, je n’ai passé que trop de temps à intervenir sur ces pages. je vais donc maintenant me consacrer exclusivement à ma mission : jeter ma médiocrité en lambeaux à la face du monde en écrivant des poèmes de merde néo-lyrique qui provoqueront la consternation abyssale de pierre la perlouze et sa copine la tarte gauthier.

    à bientot, donc

    denis hamel

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