[Chronique] Tumultes de François Bon [I]

[Chronique] Tumultes de François Bon [I]

décembre 30, 2006
in Category: chroniques, UNE
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Temps et décombres
Quelques réflexions sur Tumultes de François Bon [I]
[Cette chronique s’insert dans une suite de réflexions amenées par la lecture de Tumultes. Les deux suivantes : Impossibilité du livre [II], Écrire avec la main [III].]

En 1993, avec Temps Machines, François Bon explore la ruine des mécaniques selon le rythme de la mémoire et du fonctionnement des machines, du temps de ces machines qui peu à peu n’est plus qu’écho d’une époque révolue, qu’il caractérise d’une manière bon.jpgrécurrente comme celle de la main. Le livre s’articule à partir de la mémoire.
Dès le premier chapitre, alternent deux formes résiduelles du temps passé : les fantômes et les témoignages. Tout deux distincts, tout deux impliquant un rapport différent. Le fantôme est ce qui revient, sans qu’on le veuille. Le fantôme, vient comme dans Hamlet, nous faire promettre de nous souvenir, il est ce qui passé, ne cesse d’insister sous une forme fragmentaire mais insistante dans sa présence. Ces fantômes chez F. Bon, sont des souvenirs liés à l’entreprise, l’industrie, aux chantiers, aux acteurs de ces théâtres du travail mécanique. Il n’y a pas un fantôme, mais c’est la pluriversalité du monde des machines qui hante, une multitude de dates, de lieux, de fragments de vie. Le témoignage, c’est ce qui est appelé par les fantômes, par cette mémoire indéfectible de ce qui a eu lieu. Car, si en effet comme il l’énonce, lors de ces années passées dans les chantiers, « à la mort même nous étions aveugles quand tout déjà s’écroulait dans le grand mouvement qui tout figeait » [TM.p.100], reste alors à dire ce qui a eu lieu et dont on ne perçoit à travers le monde, que les traces désuètes, évacuées, abandonnées sans même être parfois effacées. Les témoignages liés aux fantômes ne sont pas ainsi des fictions, des inventions, mais les traces visuelles, informationnelles d’un passé qui a été balayé, mis au ban, par l’évolution historique du monde du travail. Mais comme le narrateur le dit : quelque soit le milieu salarial ou ouvrier la « loi physique d’un homme sur d’autres hommes pour un inégal profit n’a pas variété d’un poil malgré leurs cols blancs et leurs mots de caricature. » [TM.p.39]. Ce qui traverse toute l’oeuvre de F. Bon tient à cela : témoigner face aux fantômes de ce qui a été, non pas dire « où est la vraie vie », mais dire « seulement là où elle est diminuée » [T.p178], où elle n’est plus qu’à l’état de décombres, de ruines, de traces parfois infimes.
Temps machine est ainsi l’assemblage de la question de la mémoire et des traces qui s’y fixent et s’y perdent et du rythme du monde, de sa temporalité liée aux machines et aux hommes qui y travaillent, qui obéissent à leur rythme. Ce temps machine, du cerveau machine, du cerveau qui mémorise, n’est pas celui d’une fiction, car chaque flash qui y apparaît, tient sa nature d’une trace réelle, chaque moment est relié intentionnellement, mais pas forcément réellement, au trajet existentiel de F. Bon. Le témoignage n’est ni fiction, ni objectivité, il est cet entre-deux, pli où le réel et l’imagination se rencontre : il est littérature par excellence.

Toutefois, loin de tomber dans un simple journal, dans le flux ininterrompu d’une linéarité, donc dans un récit chrono-logique, F. Bon tisse les lignes temporelles et les horizons géographiques selon le processus même de la mémoire : de sa mécanique associative : affectes, obsessions, lieux, actions, détails, mots. Et c’est ici qu’entrent en écho le processus temporel narratif et la pensée des usines qu’il poursuit de livre en livre.
Les usines sont le lieu même de la mémoire, lieu de la mémoire tout à la fois personnelle, lieu d’origine [« Qu’une usine est partout et aujourd’hui toujours comme d’entrer à nouveau dans une maison d’enfance » TM.p.67, car on oublie pas sa jeunesse immergée dans l’univers des garages] et mémoire des hommes. Elles donnent accès au rapport direct des hommes au travail, « à leurs mains », la main étant lieu de mémoire. Mais ce qui est intéressant, c’est que toute usine implique et enveloppe, une autre usine et qu’il ne peut y avoir de mouvement et de fabrications pour une usine sans qu’une autre lui ait

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Philippe Boisnard

Co-fondateur de Libr-critique.com et administrateur du site. Publie en revue (JAVA, DOC(K)S, Fusees, Action Poetique, Talkie-Walkie ...). Fait de nombreuses lectures et performances videos/sonores. Vient de paraitre [+]decembre 2006 Anthologie aux editions bleu du ciel, sous la direction d'Henri Deluy. a paraitre : [+] mars 2007 : Pan Cake aux éditions Hermaphrodites.[roman] [+]mars 2007 : 22 avril, livre collectif, sous la direction d'Alain Jugnon, editions Le grand souffle [philosophie politique] [+]mai 2007 : c'est-à-dire, aux éditions L'ane qui butine [poesie] [+] juin 2007 : C.L.O.M (Joel Hubaut), aux éditions Le clou dans le fer [essai ethico-esthétique].

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