[Chronique] Vous n'allez pas me dire ce que je dois voir (une révolution est femme), par Alain Jugnon

[Chronique] Vous n’allez pas me dire ce que je dois voir (une révolution est femme), par Alain Jugnon

février 21, 2018
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
0 1644 9
[Chronique] Vous n’allez pas me dire ce que je dois voir (une révolution est femme), par Alain Jugnon

Mathieu Brosseau, Chaos, Quidam éditeur, février 2018, 160 pages, 18 €, ISBN : 978-2-37’91-075-8. [Écouter un extrait]

Mathieu Brosseau, dans un roman qui va très loin dans le roman, qui va dans le roman comme jamais roman n’avançait jusque-là, ordonne et organise la femme comme la seule direction possible pour l’homme, le seul sens et l’unique lieu pour la folle liberté faite humanité, en tout.

On connaît les grands récits et les vrais romans de la femme, on a lu Alfred Jarry dans L’amour absolu et L’amour en visites, on a lu Ulysse de James Joyce et le roman final de Molly Bloom, on a lu encore L’Education sentimentale qui est bien plus le roman de la femme que Madame Bovary, on a lu enfin Aurélia de Gérard de Nerval.
Chaos
, le roman de Mathieu Brosseau, est à ce point un roman qui avance comme ceux-là que la femme existe dedans, que son nom est la Folle, que le monde est devenu fou de maintenir sa Folie dans le récit jusqu’au terme qui est la fin de la guerre et la vérité de l’amour. Les dernières pages de Chaos, mais déjà les premières, et encore celles qui constituent son milieu, forment des phrases qui ont la force vitale, la vraie vie vivante, de la rencontre de Moreau et Arnoux chez Flaubert, de Dieu et elle chez Jarry ou de madame x et lui chez Nerval. Il n’y a que le lecteur conscient de tous ces romans qui passent du 19ème au 20ème siècle (d’un Nerval l’autre Joyce) pour voir ce qu’il sait là en lisant dans Chaos que le tout-monde est le roman-tout d’une folle.
On reprendra Aurélia, de 1855, roman saignant au cœur, pour toucher à ce bonheur titré Chaos, un nouveau roman de 2018. Lisant un tel roman, on inventera à nouveaux frais le roman, c’est-à-dire la littérature et la poésie qui avancent ensemble. On prendra tout son désir d’humanités pour des formes vivantes dans un miroir, dans un miroir qui fait un tableau, un tableau qui forge un théâtre, théâtre qui creuse analogiquement la montagne, ou la ville. Un train célinien nous embarquera et nous nous trouvons bien là : émotion est motion.

Dans Chaos de Brosseau comme dans Aurélia de Nerval, ni le chaos ni la femme ne sont le personnage, même pas le fantôme ou l’image. Non, le chaos et la femme sont l’écriture du monde tel qu’il est réalisé par l’écriture même. Il existe une pragmatique du Nerval sur-romantique dans Chaos que l’on reconnaît dans Aurélia, le dernier roman du dernier Nerval, le roman du mort nyctalope.

« La seule différence pour moi de la veille au sommeil était que, dans la première, tout se transfigurait à mes yeux ; chaque personne qui m’approchait semblait changée, les objets matériels avaient comme une pénombre qui en modifiait la forme, et les jeux de la lumière, les combinaisons des couleurs se décomposaient, de manière à m’entretenir dans une série constante d’impressions qui se liaient entre elles, et dont le rêve, plus dégagé des éléments extérieurs, continuait la probabilité. [1]»

Le rêve ainsi continuerait la probabilité de la vie. Le Rêve et la Vie est l’autre titre du roman de Nerval, Aurélia en est donc le titrage brillant, le titre comme on parle de l’or et de la valeur en général. Et qu’on ne dise plus que pour le poète romantique (quoi romantique ?) le rêve est la vie, ou pire : que la vie est le rêve. On meurt à moins et on pleure de rire à suivre à la lettre l’esprit montant, la mystique floue et assez bête de Monsieur Labrunie. Rien de mystique dans Aurélia, car elle manque. Pareillement, rien de chaotique dans Chaos car il manque aussi.

« Cette idée me devint aussitôt sensible, et, comme si les murs de la salle se fussent ouverts sur des perspectives infinies, il me semblait voir une chaîne non interrompue d’hommes et de femmes en qui j’étais et qui étaient moi-même ; les costumes de tous les peuples, les images de tous les pays apparaissaient distinctement à la fois, comme si mes facultés d’attention s’étaient multipliées sans se confondre, par un phénomène d’espace analogue à celui du temps qui concentre un siècle d’action dans une minute de rêve.[2] »

Le Chaos de Mathieu Brosseau est, par là, le communisme fait d’hommes et de femmes en une Folle et une seule, face à un homme et le seul qui puisse : l’Interne de médecine. Le nervalisme de Brosseau dans Chaos est un rêvalisme, qui se termine, post-romantiquement, ainsi  : « Vivre ne sert qu’à ça → voir les rêves dans la vie → attendre, attendre qu’ils apparaissent et noyautent le Chaos, que les histoires fabuleuses interviennent toujours et encore dans le cours des choses. Pour que nous puissions nous rencontrer. Vous et moi. Alors oui, sans les yeux, voyons-nous au milieu des flots torrentiels et des courants du Nouveau Monde » (p. 160).

Avant la philosophie de la vie et du rêve que contient le roman de Mathieu Brosseau, il y a une histoire. Avant ou plutôt au même moment dans l’espace des pages écrites là. Il y a l’histoire d’une internée en ville dans un hôpital psy qu’un interne décide de sauver en la faisant s’échapper pour la ramener auprès de sa sœur jumelle et aînée. C’est l’histoire, qui voit la sœur de la sœur être nommée la Folle, l’interne l’Interne et, par exemple, l’autre sœur : Aînée.
Cette même histoire raconte qu’il y a le Chorion qui est une masse visqueuse en mouvement et au ciel et qui lie la Folle au monde comme le Monde à la folie de ce placenta multicolore et amphibie. On lit et on comprend que si l’Interne veut sauver la Folle, c’est de fait la Folle qui sauve le monde en tenant sa folie, le monde, les hommes et les femmes à l’instant t de sa montée au ciel et de son unification au tout, d’un bout à l’autre et de haut en bas. De sœur, il n’en est plus, quand c’est une nouvelle anatomie qui fait toute la naissance et toute la mort : la révolution est la femme, un point (un aleph) c’est tout, une femme (un amour) c’est là.

« Vivre : entrer → sortir. Petite boucle dans le vent. Attention car on ne peut arrêter le mouvement des choses sans perdre la tête, il n’y a pas plus irréels que les musées, où moisissent les reflets, les obsessions logiques. Attention, la souveraineté du capital est une coquetterie attentatoire à la Nature. Les actionnaires du monde cultivent le désir d’immortalité de leur corps et de leurs possessions. Taxidermie ! Musées ! Misère ! Folie ! La révolution perpétuelle doit commencer ici. Guillotine ! Gloire aux flux affranchis, honneur aux courants détachés. Sans mots pour les refléter. Ouvrir les zoos, parcs, domaines, mers, corps : ouvrir ! Laisser l’eau travailler les sols, les animaux contaminer les villes, les arbres pousser sur les routes ! Ouvrir ! [3]»

Le rêve et la vie, chez Mathieu Brosseau, cela se traduisait par l’homme et le monde chez Nietzsche, ou bien par l’arve et l’aume chez Artaud : ce que la fin du roman annonce comme la bonne nouvelle du Vous et Moi, d’une Lecture qui se fera Ecriture, un Dehors qui se fera Dedans.
Dans le nouveau roman de cette année circulaire, l’écrivain en mouvement invente le roman vital, c’est le nom qu’il faut donner à cette école de vie mise et prise en livre, sans psychologie ni sociologie : un nouveau roman comme chez Alfred Jarry pour une autre fin de siècle. On lit alors une nouvelle connaissance du réel qui prendrait à contre-pied l’invention de la psychanalyse et son cortège de découverte profonde et surprenante. Dans Chaos les profondeurs sont celles du corps et des flux, ce sont des fleuves et des circuits qui charrient les êtres imprimés selon le caractère des devenirs.
On a là une nouvelle philosophie de l’âme (c’est de l’or pour la littérature quand la pensée écrite touche ainsi au seuil du réel, consistant en sa porte ouverte, sa monade avec fenêtre) : ce n’est plus wo Es war soll Ich werden (Freud qui tentait une nouvelle cinématique du fléchage Inconscient → Conscient), c’est plutôt wo Ich war soll Es werden – avec Ich le Sujet, l’Être, la Forme et Es la femme, la révolution, le devenir et le fond. La flèche signale maintenant le chaos car c’est un ordre nouveau qui naît et qui voit le ça être le pendant, dans le roman, du chaos dans la vie. Qu’il faut nommer Chorion ou Masse haute, cet UN-conscient qui affirme et crie du haut du ciel : où je suis c’est elle qui devient.
Elle devient, elle est, elle révolutionne cosmique et tragique, page 61, quand il est écrit : « Elle voit le Big Bang contemporain et ce n’est pas une comédie. »

La Folle de Chaos donne raison à l’écriture libre du poème critique, ce roman sans ordinaire et sans quotidien que nous lisons comme une bible humaine ou une odyssée moderne, c’est le roman de René Daumal (Le Mont Analogue) et celui de Franz Kafka (Le Château). C’est encore et toujours le roman théâtral : chaos signifie d’abord scène. Et roman veut dire poésie vécue, le poète écrit l’art poétique de tous les romans possibles et il vit la littérature comme une création libre de joueur demain.
De la même manière, le communisme littéraire de Mathieu Brosseau frappe le lecteur enhardi qui ne se sort plus simple vivant des phrases merveilleuses et chaleureuses du poète qui voulait écrire le roman premier de la création de la femme par le monde lui-même :

« C’est ainsi que je croyais percevoir les rapports du monde réel avec le monde des esprits. La terre, ses habitants et leur histoire étaient le théâtre où venaient s’accomplir les actions physiques qui préparaient l’existence et la situation des êtres immortels attachés à sa destinée. Sans agiter le mystère impénétrable de l’éternité des mondes, ma pensée remonta à l’époque où le soleil, pareil à la plante qui le représente, qui de sa tête inclinée suit la révolution de sa marche céleste, semait sur la terre les germes féconds des plantes et des animaux. Ce n’était autre chose que le feu même qui, étant un composé d’âmes, formulait instinctivement la demeure commune. L’esprit de l’Être-Dieu, reproduit et pour ainsi dire reflété sur la terre, devenait le type commun des âmes humaines dont chacune, par suite, était à la fois homme et Dieu. [4]»



[1] Gérard de Nerval, Aurélia, p 131, Folio, 2005.

[2] Gérard de Nerval, Aurélia, p 134 et 135, Folio, 2005.

[3] Mathieu Brosseau, Chaos, p 150, Quidam éditeur, 2018.

[4] Gérard de Nerval, Aurélia, p 158 et 159, Folio, 2005.

, , , , , , ,
rédaction

View my other posts

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *