[Chroniques] Des vidéo-poésies au Point sur le i - Frédéric Dumond et Olivier Gallon

[Chroniques] Des vidéo-poésies au Point sur le i – Frédéric Dumond et Olivier Gallon

février 17, 2007
in Category: chroniques, UNE
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Il faut tout d’abord saluer le travail de Giney Ayme, conducteur d’Incidences, qui a monté une collection multimédia « le point sur le i« , un des seuls labels en France — avec son@rt de Jacques Donguy — de vidéo-poésie, qui publie des travaux croisant l’écriture et la vidéo, l’écriture et l’art numérique. Actuellement sort le 9ème DVD, « Portrait de Richard« , excellent portrait de l’écrivain Richard Morgiève réalisé par Nicolas Barrié. Mais nous allons d’abord présenté ici les n°7 et 8, sortis fin 2006.

Le n°7 est une oeuvre de Frédéric Dumond (texte) et de Mathieu Foulet (animation), ce travail de poésie cinétique, qui utilise les potentialités de l’animation numérique, prend la forme d’une galaxie de lettres en suspension qui, telles des atomes, se regroupent pour former un fragment de phrase puis se dispersent en éclatement, pour former peu à peu dans ce mouvement de contractation/dispersion tout en fourmillement un texte en mouvement perpétuel. Des descriptions de processus, d’événements, de transformations de choses du monde, à moins que ce soit des traces clignotantes et mobiles de phénomènes mentaux, sensoriels, ou physiques, sont ici donnés à voir dans leur apparition même au creux du langage, dans l’immanence de « l’inframince » pour reprendre ce que dit Ph. Boisnard sur la quatrième de couverture. Se tisse alors toute une architecture fluide et en perpétuel reconfiguration qui tente de montrer, de rendre visible au sein de la matérialité du langage ce que pourrait être une dynamique poétique de pensée et d’apparition des choses au monde dans une temporalité ouverte … Mais on regrettera peut-être que ce travail, qui contient de nombreuses potentialités poétiques et plastiques non exploitées, n’aille pas plus loin, autant dans sa durée que dans sa forme …
Le DVD n°8, celui d’Olivier Gallon, écrivain et réalisateur, est plutôt décevant. « Pensée ajoutée à l’air » alterne la captation d’une jeune femme dans un cimetière en contre champ de la pierre tombale de Joseph Brodsky, quelques phrases d’aprés ce poète apparaissent de temps en temps sur les images. C’est « une digression sur l’air », ou tentative de saisissement de l’insaisissable, à savoir l’absence, la mort, l’autre incarné dans une jeune femme ; un jardin, une femme, un poète mort, cela fait beaucoup de clichés, qui, même finement agencés et transposés en vidéo, n’en sont pas moins des poncifs de la poésie qui renouvellent en rien l’expérience poétique que l’on pourrait attendre dans une vidéo-poésie.
Sur la deuxième vidéo, en plan fixe, une fenêtre ouverte sur la mer, de jour, puis d’un seul coup le noir, entre les portes de la fenêtre, le gouffre noir de la nuit, puis à nouveau le jour, alternance qui pourrait nous faire basculer dans une dimension irréelle, la fenêtre comme espace mental de rêverie, ouverture onirique… mais la « vision » (comme il est dit sur la présentation du DVD) qui survient, sorte de flamme qui traverse la fenêtre, puis halo vert d’une lumière, ne parvient pas à nous emmener plus loin que le cliché de la fenêtre comme interface bi-dimensionnel entre l’extérieur et l’intérieur. De plus, se rajoute à ce lyrisme de l’image deux phrases en transparence sur la mer (« on dirait que c’est toi à l’intérieur que tu filmes », ce qui nous donne tout de suite la clé de la vidéo) et dans le ciel (« pas là pour la pluie », là on comprend moins), procédé qui décidément ne fonctionne vraiment pas, la vidéo-poésie ce n’est pas des phrases qui surtitrent des images.
On se dit alors qu’Olivier Gallon est un vidéaste qui cherche à travailler sur la durée des images, à explorer la question du temps, mais la question du temps n’est justement pas seulement une question de durée et de fixité du plan, ni encore moins un plan de la mer. Le temps, ce n’est pas une simple étendue de durée, mais plutôt stratification, labyrinthe, circonvolutions, mouvements, dimensions qu’explorent des cinéastes comme Kiarostami, ou des vidéastes, ou des artistes numériques qui travaillent sur l’aléatoire (cf. Chatonsky, ou le DVD aléatoire de Ph. Boisnard, Data History.X). Chez Olivier Gallon, point d’épaisseur du temps, mais plutôt flottement, et esthétisation du vide, en effet, ça s’appelle « une vidéo pour rien » …

Ainsi, s’il y a vidéo-poésie, c’est bien plus chez Frédéric Dumond et son travail dans la matière visuelle et dynamique du langage, face auquel, malgré sa lenteur et sa dimension minimale, on ne s’ennuit pas une seconde, car le déroulement du temps apparait dans ses circonvolutions pleines de phénomènes et d’événements. Tandis que chez Olivier Gallon, le temps suspendu n’ouvre sur rien d’autre que sur lui-même, nous plongeant trés rapidement dans l’ennui …

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Hortense Gauthier

études littéraires (lettres sup'), diplômée de Science Po' Lille - mène un travail poétique trans-média en explorant les différentes matérialités de l'écriture (sonores, visuelles, plastiques, numériques, corporelles ...) - fait des performances sonores et multimédias sous le nom HP Process (avec Philippe Boisnard) - anime la revue littéraire Talkie-Walkie, http://www.talkiewalkie.org - secrétaire de l'association Trame Ouest

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3 comments

  1. Giney AYME

    Ce n’est jamais facile de voir ainsi critiquer des boulots d’auteurs que j’édite (difficilement) et propose en sachant à l’avance qu’ils sont difficiles, très peu diffusés et parfois fragiles dans leur interrogation, mais comme pour le DVD #3 de Sabine Massenet et son collectif d’artistes, qui a généré ici même un long débat, la critique des DVD #7 et #8 est pensée, pesée et pleine de pertinence. Donc chers critiques et amis je vous écrit pour vous dire que c’est un plaisir d’avancer AVEC VOUS dans ce travail difficile de l’édition. Si en plus, de temps à autre on pouvait se disputer, élever la voix, voire se fâcher pour de bon mais pour le bonheur de se réconcilier en cherchant ce qui en définitive nous relie, je serai comblé. Il y a trois DVD en préparation . gare à vous, gare à moi, gare à nous ! Giney AYME. (je transmet le liens aux auteurs et abonnés d’incidences espérant une réaction)

  2. Hortense Gauthier (author)

    Cher Giney,
    oui la critique n’est facile ni pour ceux qui les reçoivent, ni pour ceux qui les font, car ici nous essayons du mieux que nous pouvons de ne pas tomber dans la critique facile justement…
    il est d’autant moins facile de critiquer quand il y a de l’amitié, en en même temps il est d’autant plus important je crois d’être sincère et de dire les choses, d’affronter vraiment les questions que pose un travail … je sais la qualité de ton écoute, et l’intelligence du dialogue que tu as (ton commentaire en témoigne), c’est pourquoi les plus violentes confrontations critiques entre nous ne peuvent qu’être enrichissantes …
    et donc c’est justement parce que ton travail d’éditeurs, et Incidences (et ton travail personnel) m’intéressent, travaux que je connais maintenant depuis quelque temps, qu’il était important pour moi que je dise franchement ce que j’en pensais, et parce que oui, tu le sais, le travail, la réflexion, se font dans cet avancement les uns avec les autres, et pas seulment les uns contre les autres, et que ma critique se veut une interrogation, et non un jugement fermé …
    donc oui pour en discuter, pour s’énerver, se confronter car peut-être pourras tu m’indiquer ce qui te semble intéressant et important dans le travail de Olivier Gallon, là où moi je vois surtout du classicisme et un certain manquement vis-à-vis des questions de la temporalité, de la lumière, de l’ouverture …
    par ailleurs, et je le dis dans ma chronique, bravo pour ce projet éditorial de vidéo-poésie assez unique, j’imagine bien la difficulté de défendre certains travaux, mais justement cette difficulté doit aussi nous pousser à nous interroger la pertinence de certaines réalisations .. donc à la prochaine, cher Giney, j’attends avec impatience les prochains DVD, et te pouvoir discuter aussi de tout cela de vive voix …H.

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