[Création] Journal de confinement en quête de réseau (1) - Philippe Boisnard

[Création] Journal de confinement en quête de réseau (1) – Philippe Boisnard

avril 13, 2020
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[Création] Journal de confinement en quête de réseau (1) – Philippe Boisnard

(Nous présentons ici le journal de confinement en quête de réseau, tel que tous les jours il le rédige sur Facebook. Loin de s’appesantir sur des états d’âme, sa réflexion tente d’éclairer ce temps de confinement inter-humain, et les interactions qui s’y effectuent sur les réseaux sociaux. Dans cette première livraison : du jour 1 à 9).

Jour 1 : déjà qu’avant je passais du temps à lire les posts des autres, maintenant il n’y a plus que cela à faire. Le temps se réduit à une time Line en perfusion. Comme une ligne de coke, Facebook sera définitivement ma came. Ligne après ligne après ligne. Ma paille est l’écran, ma poudre les mots sniffés indéfiniment. Pas de souci de pénurie. Le confinement nous donne l’opportunité de nous rapprocher par ce lien social. Il n’y a plus que cela, post après post, gloser, moquer, jouer de la blague.

Jour 2 : trouver la bonne joke. Opportunité de visibilité. Celle qui fera bien rire. Trouver l’angle pour déglinguer quelques pairs qui ne répondront pas, car en fait on ne se connaît pas, et si moi ils m’énervent je ne suis rien pour eux. Jeux des cours, jeux d’échelle. Ça coûte rien d’essayer de là où je suis de toute façon, mes friends likers sont comme un miroir. Facebook c’est le réseau social sans extériorité. T’as rien à craindre, c’est imperméable et quasi anti-troll. Et puis il y a matière à écrire puisque tout le monde n’a que cela à faire, puisque tout le monde s’ennuie en réseau social, en lisière sociale, puisque tout le monde avec le confinement n’a plus qu’à écrire ses états d’âme, sa léta-vie d’exode ou de reclus. Le réseau social en temps de confinement c’est comme une litière pour chat : c’est là qu’on va chier son existence quand on est enfermé et tourne en rond. Bonne décision redoubler la morbidité du confinement en s’enfermant dans la boîte à satire.

Jour 3 : publier un post un peu méprisant et un rien cynique. Et surprise, être liké comme je ne l’ai jamais été auparavant ! M’en étonner dans un nouveau post pour être encore plus liké. Et redoubler la surprise en soulignant une ou deux stars médiatiques qui ont été amusées par celui-ci. Ma notoriété décolle, le confinement est une bonne caisse de résonance puisque tout le monde est assujetti à la seule proximité qu’offrent les réseaux ! Chacun son commerce, je fais boutique de boutade et j’obtiens mon public.

Jour 4 : professionnaliser tout cela, histoire d’engranger de la notoriété. Sait-on jamais qu’on sorte un jour de ce marasme, faudrait pas perdre tous les avantages induits par la nouvelle position sociale d’influenceur de réseau. Après la litteratube, la facérature de confinement : ou comment Facebook devient le carnet de moque ! Si j’assure bien, j’aurai mon éditeur en fin de crise, cela frise le marché noir, l’écriture de contrebande.

Jour 4 : De la continuité pédagogique.
Je regarde la petite tête blonde qui tourne en rond toute la journée, qui s’agite. Et devoir inventer des devoirs.
 Résoudre les problèmes : 
Soit une population de 322 456 personnes, sachant que tous les jours 3 personnes sont infectées par le coronavirus, combien seront rescapés au bout de 15 jours ?
Calcul de fraction : 
1/8 de 2592 personnes tombent malade, combien cela fait-il en tout ?
Géométrie, si le diamètre de protection contre le coronavirus est de 3m, combien faut-il de mètres carrés pour contenir 9 personnes ?

Jour 5 :
Revoir La Nuit des morts vivants de Romero 1968. Et réaliser que l’annonce du confinement a retenti depuis 51 ans. Depuis 51 ans que Romero a prévenu de la catastrophe et me dire que je dois mener l’enquête de cette Night en passant par Zombi jusqu’aux questions géopolitiques levées par World War Z ou bien éthiques et existentielles de Walking dead. Journal de confinement pour Living dead, pour compréhension maximale de notre propre effondrement. Journal de notre finitude, de la ruse de la nature, de son autopréservation… extinction rébellion : la devise de Deus sive Natura. Peut-être nouveau cycle, après le climax désopilant du XXe siècle, la blague de la circularité finie des ressources et bénéfices, taxes et goupillons compris. Dès Aristote : toute espèce est mortelle. Non par accident mais par essence. Et repenser à tous ces films qui parlent de contagion, de virus et de pandémie. Ouvrir l’enquête : et voir les mobiles de cette extinction rébellion jusqu’à Avengers et Infinity war.

Jour 6 : à propos du rire…
Tant de jokes au km sur Facebook, incantatoires, dilatatoires, outrancières par delà le ciel, et on se moque de la mort, et on rit de la pandémie, images, vidéos, jeux de mots, on oublie par le rire, on se défie par le sourire, on note notre néant par le je m’en foutisme, cap ou pas cap, cap au pire ! Il n’y a plus rien de pire !

Jour 6 – 6:32 :
Repenser au Désert des tartares de Buzzati. Être là, regarder au loin le ciel et les premières lueurs de l’aube et attendre. Les métaphores martiales se vendent bien, elles attisent l’imaginaire. Et je repense aux textes de Jean-Michel Espitallier sur la guerre. Mais où est la ligne de front ? Où sont les combats ? Chaque être malade est en lui-même le terrain du conflit biologique. Micro-guerre infra-cellulaire, lymphocyte contre viralité en crise de vitalité, variation génétique dans l’acoustique silencieuse d’immunité en crise.
Le langage se prête à ses mutations. La contagion est aussi une métamorphose des dires. Ce qui serait à reprocher peut-être aux journaux de confinement des stars littéraires dénoncées depuis quelques jours ce serait cela : leur faible porosité aux mutations. Leur assurance d’être dans la sécurité de leur propre langage, de leur monde détaché de toute réelle causalité de la propagation. Rien ne semble les toucher. Repenser à l’attente et savoir qu’être loin peut nous amener à nous tenir dans la proximité la plus cruelle . Sentir ses mots changer comme l’on sentirait son corps atteint par les syndromes de la maladie. Éthique de l’hypocondriaque : être contaminé dans la conscience, sentir le front de la contagion nous habiter et ressentir la métamorphose de nos mots.

Jour 6 – 9h35 : coronarsenal made in USA
Aux États-Unis depuis le mythe du Western, tout se résout avec une arme à feu. Tout ennemi identifiable peut être ainsi décimé par tout un chacun. Logique de guerre, vocabulaire l’article, l’Américain face au coronavirus s’arme. Les queues s’allongent. Car l’arme est un bien essentiel. Mieux que le médicament, mieux que le confinement ! American Nightmare, en prédisait le temps : le confinement est insuffisant sans le PM Ingram, l’UZI ou la 22 mythique de John Wayne. Chacun ses armes, diront-ils, mais la balle risque d’être bien grossière pour shooter chaque virus .

Jour 6 – 12:06 : coronachronos
Parce que 135 € cela fait cher le footing, j’adopte le mouvement du coronavirus pour mon footing dans mon espace confiné de proximité !

Jour 6 – 16h54 : tous experts !
Les temps de crise ont ceci d’extraordinaire, c’est que tous se revendiquent experts. Expert en géopolitique, expert en médecine, expert en maladie infectieuse, expert en épidémiologie, expert en gestion de crise. expert en sémantique et sémiotique du pire. L’expertise labile lapide les autres experts malhabiles. L’expectative n’est rien pour l’expert, car la réponse anticipe la question, et l’enterre.

jour 6 – 19h13 : Liste de films sur confinement, enfermement, claustration… (ep. 1)
Après voir vu Plateforme de Galder Gaztelu-Urrutia, sur Netflix, histoire de confinement, étage après étage. Métaphore d’une société, où l’ordre se fait par la hiérarchie de ceux qui ont accès au repas du niveau 1 au niveau 333. Métaphore au carré : voir un film sur le confinement pendant un confinement. Et repenser à Cube. La question du trajet, de la sortie. Horizon. Ce qui m’a touché dans cette fiction, c’est la question du message. Le message ? celui qui doit être envoyé au niveau 0, à partir des tréfonds, le niveau 333. Il s’agit d’un enfant. Rien d’autre que cela. Un enfant : le signe du futur. Alors que le film met en évidence l’opposition marxisme/capitalisme, comportements humains aveugles, in fine, il ne s’agirait que de cela, en forme d’énigme : le message est l’enfant. Dans Cube, en quelque sorte c’est la même chose : c’est le simplet. Les experts de toute obédience se battent, mais l’énigme reste la possibilité de ce message à nos générations futures.

Jour 7 – 7h17 : coroNOtime
Parfois dans nos discussions nous utilisons l’expression : « À l’époque ». Il s’agit de désigner un temps qui n’est plus. Souvent un lointain revenant au détour d’un détail du dialogue, d’un fait actuel rappelant ce qui avait été oublié et laissé au passé.
Sensation étrange ces derniers jours de ressentir de nombreuses fois que cette expression « A l’époque » ne renvoie plus au lointain mais à une période proche.
Hier soir, parlant avec mon amie d’un tournage ayant fini début mars, nous avions l’impression que c’était une autre époque de notre vie. Que beaucoup de temps s’était écoulé depuis . C’était à l’époque, cet autre temps, celui d’avant le confinement, de cette suspension historique du temps de pandémie.
Un événement peut d’un coup briser toute linéarité du temps. Souvent ce type d’événement est individuel ou ne concerne qu’un petit groupe. Ici cet événement concerne des nations entières.
C’est l’une des premières fois de ma vie que j’ai l’impression de faire cette expérience de la rupture : et de percevoir une césure nette entre deux périodes temporelles.
Dire « À l’époque » me semble marquer une démarcation tranchée entre maintenant et il y a 15 jours.
Mais est-ce que le temps retombera comme avant ? Est-ce que ce qui a lieu et qui interroge tant de nos pratiques – aussi bien en tant que consommateur, artiste, travailleur, zélateur de ce système – remettra en jeu l’intention alité de nos existences après coup ?

Jour 7 – 13h23 : coronamédicalité
Il n’y a pas de médicaments miracles. Et ceci au sens humien. Dire qu’il y aurait un médicament miracle serait penser un effet du médicament s’échappant de toute causalité physico-chimique. Ce serait nier dès lors sa généralisation médicale sous le coup de la seule efficacité incantatoire. Un médicament n’est jamais miraculeux. Il est efficace et ceci peut être établi. Le discours de Hume, dans son Traité de la nature, nous prémunit de la mauvaise croyance, celle qui est liée à la passivité, et ne s’en remet qu’à l’espoir de l’ordre magique. Il y a dans la contamination des discours une telle mécanique : s’en remettre à la seule incantation d’un ordre absolument métaphysique.

Jour 8 – 6h14 : paradoxe virale
À la fois si loin de tout et cette sensation chaque jour plus forte d’être attaché de plus en plus fortement à ce déroulé pandémique. Jeu du confinement et de la pensée surexposée au coronavirus.
Je me lève, de là où je suis, loin de tout, tout devrait être à distance. Et pourtant, inlassablement chaque jour se sentir de plus en plus touché par cette vague. Non pas celle réelle de la pandémie, car ici à de rares exceptions nous ne croisons pas d’autres hommes, mais celle portée par les mots, par les témoignages, dont ce décompte des heures d’Antoine Germa, qui raconte la tragédie qu’il perçoit en Lombardie. Impossibilité de se détourner, de ne pas être confronté à cet événement. Comme s’il s’agissait d’une tumeur devenant de plus en plus impérieuse et magnétisant chaque mouvement de la pensée.
Paradoxe du corps qui se constitue des deux scènes : matérielles et spirituelles, qui enchevêtre et tisse le vécu de ces deux pôles.
Porosité de l’existence à ce temps historique, impossibilité de l’abstraction de la pensée à ce vécu de sens dont je ne fais pourtant pas l’expérience. Réaliser qu’il est impossible d’être isolé, de se détacher, de penser à autre chose .
Réaliser que tout ce qu’on lit, que cela soit sur les réseaux sociaux, que cela soit sur le fil des news de Google au quotidien, ne concerne plus que cela.
Le coronavirus est comme un trou noir pour le langage : toute énonciation est irréversiblement aspirée par ce noyau de sens, par ce virus dont pour la plupart nous n’en avons que l’idée, vague, approximative, fantastique.

Jour 8 – 8h48 : 
Et il faut y aller de son commentaire. Langage conjuratoire, il faut parler pour exorciser, il faut juger pour exister dans cette suspension. Dire de tels docteurs, dire de tels politiques, dire car ce n’est pas ce qui est dit qui importe, mais le simple fait de dire. Dire c’est encore exister. Dire c’est emplir le vide qui creuse le dedans. Dire c’est se déporter du confinement. Dire c’est reboucher le trou des interrogations sans réponse.
Alors tout le monde parle. Tout le monde s’arrête au micro-phénomène pour se détourner de ce qui a lieu et qui laisse impuissant.
Car la crise est celle de l’impuissance. D’un occident impuissant face à lui-même, face à l’inexorable dont cette crise ne semblerait être qu’une métaphore.
Parler et dire c’est comme être Dorian Gray : ne pas voir à quel point notre portrait se putréfie.

Jour 8 – 19h43 : 
Comme le glas de mon horizon journalier : suivre le nombre de cas recensés et de mort, en France, Italie, Espagne …
pensée de morbidité ? Est-ce pour ressentir à quel point cette crise est grave ? Quelle causalité à s’infliger cela ?
Neil Postman, dans Se divertir à en mourir, exprimait comment les news lointaines pouvaient nous divertir …. là le nombre de décès agit comme la pression sur la frontière de mon existence.
Elles viennent de rentrer. Ont vu un magnifique coucher de soleil et je n’ai en tête que les chiffres italiens qui viennent d’être diffusés : 743 morts….
Tout vécu se réduit-il et devra-t-il se réduire à ce que nous vivons collectivement ?
Depuis que je travaille sur la question de la posthumanité (2014) en art, impression que toute mon existence ne pense plus que cela : la puissance de l’après absorbant l’énergie du maintenant.

jour 9 – 10h43 : coronodictaviralité
En une autre époque, il y a de cela encore peu de temps, à peine une trentaine de jours, on stigmatisait le pouvoir politique français comme dictature, notamment dans les courants des gilets jaunes, ou encore chez les grévistes.
Or, depuis maintenant 10 jours nous y sommes et ceci au sens strict, romain du droit : nous sommes dans une magistrature d’exception, donnée pour un temps donné, afin de garantir et réinstaurer l’ordre en temps de crise.
Et, alors que nous assistions à la surenchère des accusations des décisions de l’état, il semblerait bien que le silence face à cette dictature soit général, hormis ici ceux dont la vigilance reste en alerte, tel Johan Faerber, qui inlassablement scrute les décisions de ce gouvernement, notamment du ministre de l’EN.
Que signifie cet état de dictature, que beaucoup applaudissent, voire pour un certain nombre espère encore plus strict ? Si en effet, à Rome, la dictature était un état de droit, que l’on pouvait craindre, le dictateur gardant le pouvoir et maintenant l’état d’exception, qu’est-ce qui nous garantit actuellement que certains principes actés ne soient pas définitifs, à savoir amènent que l’état d’exception devienne ensuite un droit commun ?
En parallèle de nos craintes face à la pandémie, ne devrions-nous pas aussi réfléchir à cette question du cadre politique de nos existences, et nous méfier de nos propres emballements face aux décisions qui sont décidées dans l’urgence et sans recul ?

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rédaction

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