[Création - série] Dreamdrum, Thomas Déjeammes / Didier Calléja

[Création – série] Dreamdrum, Thomas Déjeammes / Didier Calléja

mars 21, 2013
in Category: créations, UNE
1 1619 4

Le projet dreamdrum est une série de photographies réalisée par l’écrivain et photographe Thomas Déjeammes. A l’aide d’un clou il gratte, criture, traiture à même le papier photographique. Il a ensuite proposé à différents écrivains et/ou poètes de faire un texte à partir de chacune de ses images. Le résultat de cette correspondance image/texte sera montré toutes les deux semaines environ sur Libr-critique.com. Le premier texte, signé Didier Calléja, suit la photo grattée de Thomas Déjeammes.

 

la langue du rasoir crisse de part en part

la pellicule.

 

C’était après.

 

Elle s’est évaporée par les murs . Elle s’est évaporée par les murs. Il n’a pas

compris qu’elle s’est évaporée par les murs…

 

Elle était à la peau — G– un appât de sa vie elle travaille à l’apoplexus de sa

vie naze– nasale le genre de goitre qui chavire à toutes les extrémités : sa maladie

Elle était mitée vérolée elle n’en pouvait plus elle voulait voir sa vie en

travers de travers elle essuyait ce qu’elle pouvait ce qui pleuvait sur elle elle

blanche et nappée, vierge prude innocente toute en pureté elle se disait qu’elle

n’allait pas rester ici qu’elle se sentait trop à l’étroit ici que sa blancheur

n’équivalait pas leurs noirceurs celles des autres elle voulait foncer elle fonçait

tant qu’elle pouvait elle n’en pouvait plus elle se disait qu’elle pouvait qu’elle

devrait mais qu’elle n’avait pas la chance de rencontrer ce qu’elle voulait ce

qu’elle désirait elle avançait désespérément tout contre un mur elle n’avait

qu’un mur devant elle elle pensait mur elle n’était plus qu’un mur contre

lequel elle s’égosillait de parler de parler d’avoir un peu de ce qu’elle pouvait

pour dire dire ce qui au fond d’elle n’en pouvait plus – elle n’en pouvait plus –

qui s’écrasait petit à petit contre le mur bien blanc de sa solitude depuis son

départ elle ne pouvait pas non plus crier ni murmurer de contre le mur que

c’était un salaud un sale salaud qui la prenait pour une brique une brique de

plus pour son culte de corps – son corps en culte de mur – elle ne pouvait pas

faire autrement faire autrement que hurler en silence constamment elle était

devenue le silence ce silence qui entend tous les cris des errants de la terre

tous les cris d’avant et ceux d’après au fond du ventre elle sentait le mur

comme un affront contre son front un mur frontal dans lequel se jeter elle

voulait traverser traverser le mur le mur le percer devant elle souffler dessus

ce carton-pâte de mur un mur invisible et d’autant plus invincible qu’ elle en

était la cible qu’elle était devenue la substance vivante de ce mur – qu’il

l’emmurait – qu’elle ne pouvait plus parler que les sons ne pouvaient pas

s’échapper de ce qui était maintenant sa tombe elle tombe doucement elle

tombe dans sa tombe hors des bombes elle tombe sur le mur de la lèche elle

respire cet amas de mur lécheur lui lèche le con lui lèche sa sève elle a

décidé de s’enfuir de s’enfuir de s’enfouir pour ne plus jamais voir pour ne

plus crever un jour il faut s’arrêter d’essayer d’essayer de traverser

l’in-traversable il lui faut traverser

 

 

Lui, l’autre, le mur, l’a rejoint, essaie il se dit que son mur est un con que ce

mur est un zob que c’est un con de mur vide impassible que les femmes ne

bâtissent pas de murs là il n’arrête pas de broyer du mur il veut s’épandre

en poussière pour casser son foutu mur son zob qui l’empêche de voir de

sentir d’entendre découvrir ce qu’il ne connaît pas il sent que son mur se

fabrique avec sa salive sa sale salive qui féconde le mur que plus il respire

plus il le monte son mur de brique en brique il ne sait plus comment l’arrêter

il se monte tout seul il est omniprésent il sent son mur se monter il ne peut

plus trouer ni traverser le mur il crie il crie contre ceux qui pensent que ce

mur droit- que son mur droit ploie il n’en peut plus il ne peut plus passer au

travers il ne peux plus songer à autre chose que ce mur l’estropie qu’il ne

peut plus avancer qu’il est au bord du mur au fond mûr entouré par son

propre mur qu’il est qui se déploie qu’il se noie

 

 

Ils décident dans le bruit dans le cri qui crisse contre le mur qu’ils

entendent le noir qui les broie toujours les mêmes mots qui se déploient

qui les broient qui se déploient ils s’attirent par le bruit

que font les bulldozers les machines de l’extérieur des corps de la vie de la

ville qui crissent qui craquent et qui fendent ils s’électrisent l’un à côté de

l’autre et de l’autre côté vers l’un ils n’ont plus de côtés il se finissent ils se

tendent la main pendant qu’elle tombe lui ne veut en aucun cas tomber avec

elle qui l’attire…

 

Lui l’a rejointe

à l’hôpital on leur dit de se taire ils ne font que faire des bruits de la

mastication quand ils mangent quand ils se taisent ce sont des hurlements du

ventre de leur bas-ventre qui se tendent s’en jamais s’en approcher l’un vers

l’autre ils se tendent la nuit d’une chambre à une autre les portes closes

fermées verrouillées ils se parlent par sons par transmissions des sons de

leurs pensées ils pensent qu’ils n’ont plus le choix qu’ils peuvent être eux

-même leur choix qu’ils se sont choisis pour traverser

 

Une nuit ils prennent l’infirmier de service il le prend lorsque il ouvre la

porte lui il s’était caché derrière la porte, par l’œilleton l’infirmier ne le

voyait pas , il voyageait derrière la porte quand brusquement il sauta dessus

l’infirmier qui ouvrait la porte qui criait à travers son il l’assomma très

durement contre le pied du lit de fer il sonna comme un gong sur le pied du

lit de fer qui cloche encore il s’est fait mal à la patte il court dans le couloir

à cloche patte il bourdonne sa tête est en feu le son de sa camarade résonne

en lui comme un bourdon, la chercher la trouver il ouvre les portes une par

une grâce au passe de l’infirmier il passe ainsi de chambre en chambre

d’ouvertures en ouvertures très rapidement car il ne faut réveiller personne

des employés – aucun des employés n’est réveillé la chance lui sourit – il

continue d’ouvrir les portes de porte en porte un formidable brouhaha se fait

entendre les patients sortent bourdonnent ils sont tous là à présent devant

leur porte ils se ne sachant que faire pour sortir se demandent s’ils doivent

continuer à sortir sortir encore – un peu plus – un pas –

il entrouvre enfin une porte où elle était là à plat assommée par les

médicaments il la prend par le col de sa blouse blanche la lève ses jambes

ne ne répondent pas il la tire l’attire hors de là en la traînant hors de la

chambre en la glissant sur le sol qui l’attire encore elle glisse sur les dalles

du couloir

 

Contre le mur il prépare sa pioche il pique dedans un premier coup contre le

mur un fracas assourdissant se fait entendre les patients crient se bouchent

tout ce qu’ils peuvent tout ce qui peut faire office d’orifice de l’autre côté du

mur par les brèches que la pioche a façonnées entre s’infiltre par les fissures

pénètre une odeur nauséabonde par les brèches pestilentielles depuis combien

de temps étaientils enfermés là dedans depuis combien de temps la ville

la terre entière de ce côté-ci de la terre terrée dans sa nuit infinie ils ne

savaient pas que par le trou sous le son s’agrandissait il ne restait plus d’espace

plein tout craquait s’écroulait il prend sa compagne tout contre lui la pose

délicatement sur ses épaules il l’emmène ils pénètrent le mur ils sortent une

sorte de passerelle droit devant eux qu’ils prennent passent la passerelle

entendent encore le Big-Ben sonner rager tonitruer ils passent ils passent…

par dessus le pont ils passent ils glissent vers le son ils glissent l’eau est

souple la nuit est vaste on ne voit plus mais qui ne voit plus lui qui voit-

là-seul-elle

 

un son de chute du ventre exposé là devant et dedans sa mémoire vide qui

glisse et deux trois vêtements flottent remontent à la surface bombe, ils ont

traversé elle nue- luit… lui regarde ne bouge pas ne respire pas inerte au

plongeon de sang coulée de son sang rouge dans la nuit sur eaux… fleuve…

coule…

 

ils ont traversé il a développé l’image dans conscience il a laissé échapper

visage ne peut plus la retenir il est là dans son dos avant son dos d’avant

son arrière dos qui avance qui traverse son dos sans visage elle ne ressemble

plus à ce qu’il croyait être il glisse son rasoir dessus tout contre sa peau il

plonge le rasoir sur son dos et ses vêtements blancs lacérés par le rasoir elle

tombe dans- lui reste là sur le côté elle tombe dans en amont sur le môle

d’avant elle tombe glisse entre le pont et l’eau lui il ses mains coulent son

sang d’elle elle tombe sur sa peau il n’est plus déjà plus tandis qu’elle

traverse nue broyée hors de son mur au cœur du fleuve silence de la nuit son

rasoir tombe fracas résonne c’était avant avant que lui qu’elle lui dise la

pellicule est intacte il la palpe la caresse toujours là elle de dos devant lui

elle longtemps plongée traversée des deux mondes elle l’a traversé seule

lui là resté muet

regarde

elle a traversé

elle l’a traversé …

 

 

 

 

 

 

 

, , , ,
rédaction

View my other posts

1 comment

  1. Pingback: où l’on présente « dreamdrum , un projet foto/texto de thomas déjeammes | «lacompagniedugrandnord

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *