[Création] Vagues [lieu, vagues], par Thomas Déjeammes et Sébastien Lespinasse [Dreamdrum-20]

[Création] Vagues [lieu, vagues], par Thomas Déjeammes et Sébastien Lespinasse [Dreamdrum-20]

décembre 3, 2015
in Category: créations, UNE
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[Création] Vagues [lieu, vagues], par Thomas Déjeammes et Sébastien Lespinasse [Dreamdrum-20]

 Avec cette livraison du projet fécond initié par Thomas Déjeammes, voici notre devenir-naufrageur/é, et ce texte magnifique est signé Sébastien Lespinasse. [Lire/voir Dreamdrum 19]

 

Une page d’écriture n’est pas la mer.

 

Écrire qu’une page d’écriture n’est pas la mer coule de source.

Cela fait une musique de couler. Un air de tomber en cascade de très loin et de très profond. Un air de début du monde quand il n’y avait que la mer et le ciel. Un rythme de chute, une multiplication de gouttes, de gouttelettes et de cordes, une façon de glisser, de se séparer en glissant, de se jeter dedans, d’inventer le dedans à force d’y tomber. De creuser la terre qui tient bon.

 

Une page d’écriture n’est pas la mer qui creuse la terre, n’est pas la main qui retient de couler. Une page n’est pas parages, une épave, une vague, une révolution de vagues qui bruissent sauvages dans un coin du grand cosmos trou.

 

Au loin, apparu ainsi en dehors de toute page, un bruissement sourd qui crève les yeux. Au proche : tout autre, un toucher qui fait paroi de l’écoute. Un coquillage d’entendre si l’on veut mais ce n’est pas tout à fait exact.

Ce qui est exact ne coule pas de source, résiste contre le vague, l’indéfini, le partout, dessine la lande, la presqu’île de terre qui sépare, refuse de glisser.

Ce qui est exact n’est pas la mer qui continue de creuser dans les réserves que la page ignore.

Ce qui est exact n’est pas la mer, le ciel tournoyant, les vagues, la révolution : vagues au creux de la terre.

 

Non seulement « vagues » mais encore : lieu d’infinie dissipation de toutes formes qui s’y ébauchent.

 

La page d’écriture glisse dedans, nécessairement, se remplit de glisser dedans, c’est comme ça qu’elle se creuse, qu’elle se fait terre, terrain vague, puis presqu’île qui refuse toute glissade, tient ferme, tient la terre ferme, tient fermement à son sable, à ses galets, à ses chemins. C’est à un certain moment de glisser que la page se forme, s’est formée, existe : résultat du mouvement incessant d’écrire, de désécrire le blanc du fond des mots, épaisseur déjà bien saturée d’intentions, de tout un monde, tous les mots faisant goutte et système vagues dans la mer langue, obsessionnellement, de quoi s’y noyer, oui, noyer sa vie dedans,- la page s’écrit, s’est écrite de résister aussi, de résister au mouvement, de rendre solide le passage en faisant masse, poids, solidité, en se travaillant par tous les bouts, structure faisant en pleine mer, la page résiste en s’inventant à côté de la langue, une vie, la vie, une vie de vivre comme souffler fort, sa respiration écrasée après une course sous la pluie, une vie de vivre comme d’entendre son propre cœur battre, une vie de vivre comme d’apprendre à marcher, à parler et à sentir, la page se résiste, sort d’elle même, elle existe comme le dehors se fait de partout avec le dedans. La page s’écrit, s’est écrite, coule et résiste un temps. Vagues tout contre.

 

En réserve, en dessous, dans un lieu profond du blanc de la page : les sources.

Sourdes au milieu de la mer à boire, s’écoulent secrètes, viennent irriguer, chants souterrains de la carpe, retenues parfois depuis des temps sans mémoires, inconnues bien souvent même à celui qui se tient en bouche juste en dessous : les sources surgissent un jour, évidences des choses à être ce qu’elles sont.

Simplicité des sources : elles sont.

Ce qui permet d’être.

Ce qui a un nom.

Une légende.

Un jour.

 

Un jour.

 

Un jour, le milieu de la mer à boire entre le ciel tournoyant et la terre qui tient ferme.

Un jour, le milieu du corps immergé au centre des sources. Infusions à macération lente : le lieu milieu des mers à boire, son corps gourde qui flotte, tangue et tourne. Entre ciel et terre, l’opération de se séparer qu’est le corps(,)éponge opaque à boire. Son corps engourdi, non-lieu au milieu des formes, des formules, des formes nulles, des gouffres.
Un phare une phrase une phase pour continuer l’embarcation, poursuivre les routes.
Le vide offert au milieu de la phrase, phare qui flotte au lieu milliers de vagues, la mer en face, s’ouvrir les sources vives, phase qui nous plonge, tangue et tourne. Entre ciel et terre, presqu’île disjointe, -il- en train de boire la mer, de séparer formules de l’informe, d’écouter l’appel des vents et marées. Tente plonge tête première en éclaireur : apprendre les phrasés, le milieu immergé des phrases dans les formes, les formules, les gouffres, le vide qui appelle, plonge, tangue et nous tourne. Au loin, apparu le milieu vague. Le proche à vitesse obscure. Nous s’embarque une route, un tour tout engourdi de vide, une phrase où plonger au milieu, les sources à boire, la page d’écriture qui coule sous les signes.

 

Une page d’écriture n’est pas la mer coule de source à boire.

Une page d’écriture n’est pas la mer entre terre et ciel.

Une page d’écriture retenue au creux de la main.

Ouverte bientôt (en signe de reconnaissance).

 

Nous, nageurs sommes naufragés noyés à temps partiel sirènes poissons volants substantifs hippocampes débris d’embarcadères planctons bouées bues à petites goulées glissements d’algues microscopiques.

 

Se noyer, c’est se mêler mélanger aux choses, dans les choses, les gens, dans les choses les gens, mélanger coincer les gens dans les choses, à l’étouffée, au creux de la main contre la bouche, silence à plus soif.

Se noyer, c’est coller se coller sans espace dans l’espace qui fait peau étanche collée dans la situation d’être là dans l’espace sans espace replié sur soi en soi presser le vide à l’intérieur, exténuation.

Se noyer, c’est être complètement compris, intégralement dévoré par les gens, l’hydrogène des gens qui se massent, pas moyen d’avoir un lieu à soi, une ligne de repli, une fuite, un petit trou, pas moyen, aucun lieu.

Se noyer, c’est prendre conscience que toutes les directions sont bonnes et ne pas être capable d’un seul mouvement.

Se noyer, c’est ne pas voir au delà de son nez, ne pas voir son nez même, ne rien voir, ne pas voir qu’on ne voit rien, croire qu’on voit tout ce qu’il faut voir.

Se noyer, c’est faire bloc, c’est être fait bloc bloqué de partout.

Se noyer, c’est se rendre compte trop tard qu’on ne sait pas nager, qu’on ne sait pas se tenir dans la mer, c’est perdre la possibilité de remuer ses mains, ses pieds, ses jambes, sa tête, c’est oublier qu’on savait se maintenir au bord de l’eau, c’est n’avoir plus aucun souvenir de la terre ferme, c’est ne plus croire à la fermeté d’aucune terre, c’est se laisser dériver dans le vague, l’informe, le mou, c’est devenir mou, couler à l’intérieur de soi, ne plus savoir grimper à quoi que ce soit, se saisir de quoi que ce soit, ne plus être quoi que ce soit, ne plus pouvoir prendre appui, glisser continuellement, devenir l’homme qui dort au fond des mers, qui a oublié qu’il dort, qui est devenu le poids mort, oublié, de sa masse de sommeils sans rêves, homme enseveli dans son propre gouffre de fatigue et d’ennui.

Se noyer, c’est mettre la terre au dessus de sa tête et pédaler dans un vide épais qui agrippe et tire vers le bas.

Se noyer, c’est sentir que le cosmos n’est rien et qu’on est rien dans le cosmos.

C’est ne pas pouvoir commencer ni finir la phrase dans laquelle on s’appelle. C’est prendre la légèreté du morceau de bois emporté par le fleuve, morceau de bois sans attaches. C’est perdre toute orientation devant la liberté trop grande qui nous est donnée, qui a toujours été donnée, offerte en secret au moment de notre venue au monde. C’est la joie de l’angoisse. L’angoisse de la joie. Le fou rire des larmes.

Se noyer, c’est l’invention nécessaire d’une autre manière de nager.

 

Nous, nageurs, sommes la mer, la mer multipliée, recommencée par chacun de ses bouts, sommes les éponges qui boivent, le résultat à moitié solide des averses, des pluies et des rituels d’évaporation. Nous, nageurs, apprenons à aimer en découpant dans l’immensité du mot « mer », en le réduisant en pièces, en visages, personnes, objets fétiches.

Nous, nageurs, sommes la noyade même, la jouissance de nous perdre les uns dans les autres, glissés entre les genoux anguleux, coincés dans le lieu milliers de gens noyés tout contre, le corps les idées les esprits aspirés en entonnoir.

Nous, nageurs, avons beaucoup de noms dans beaucoup de langues au milieu de beaucoup de territoires dans beaucoup d’époques. Nous avons beaucoup.

Nous nous appelons Edith, Charles, Frédérique, Maxime Hortense, André, Serge ou Lili.

Nous nous appelions aussi Ghérasim, Bernard, Gertrude ou Unica.

Nous avons encore bien d’autres noms. Nous avons beaucoup.

Nos chants s’entendent au fond des pages pour ceux qui veulent bien encore se mouiller. Nos chants entremêlés et discordants.

 

Nous coulons de sources, nous sommes les nageurs, sommes l’existence de la nage, sommes le mot « nage » qui se noie en quatre lettres dans l’ensemble vertigineux du vague de la mer langue au milieu du cosmos trou.

 

Nous coulons nous écoulons sommes écoulés, la page la page toujours recommencée.

Vagues dans les vagues, mouvement depuis profond et loin, se forme et referme et forme à nouveau l’étendue toute entière qui reste informulée.

 

Une page d’écriture n’est pas la mer,

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rédaction

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