[Création] Yannick Torlini, Cela (2), introduction de Sébastien Ecorce

[Création] Yannick Torlini, Cela (2), introduction de Sébastien Ecorce

juin 14, 2016
in Category: créations, UNE
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[Création] Yannick Torlini, Cela (2), introduction de Sébastien Ecorce

La langue est soumise à une force. Une contrainte. Le silence fait partie du langage. Le corps est habité d’un silence, d’une nuit, d’une série de nuits pour une alliance. Un champ de voix couplé à des formes de désincarnation liées à des structures énonciatives (apostrophe, appel, promesse, adresse, invocation). Un se Taire fixateur, initiateur, fondateur d’une langue que l’on laisse aux morts. Qui ne parle qu’aux morts. On met l’index dans la bouche du mort. On en invoque pour ne pas dire convoque les frères, présents absents à venir, Une énergie exténuante tourne insémine informe l’enveloppe de ces textes. Parler ne peut se faire sans fracas, sans désastres. Mais il faudra bien parler ou franchir, en suturant ces plis, ces trous, les creux et les failles de ce monde. Face au silence, la structuration d’un Nous qui amplifie. Y. Torlini n’endosse jamais le Je, qu’il pluralise, ou ré-instancie en des formes plurales (Nous…), des dispositifs ou scénographies qui recontextualisent le flux continu (renouvelé) d’une Parole entre finir et a(d)venir, à entendre cette parole, si elle peut choisir de ne plus parler, de se placer au bord, en déséquilibre, dans une visée du « toujours plus que la fin ». Les relations complexes qui dissonent et consonnent des situations, de négations qui ouvrent à la confrontation d’un monde, de nuit, de langue dans les langues …

Présupposé existentiel (mémoire discursive du texte) et de montée en tension par des cycles de vitalités, des sensations peuvent échapper par calcification ou ossification. Avec ce risque d’un savoir de la langue qui se perd ou mue, la présence d’éléments de concrétion (pierres, glaise…), alternance du Tu et du Vous, une écriture de type oraculaire où les deux isotopies du savoir et de la langue se mêlent. Non pas une initiatique en termes de parcours, mais un devenir, « nous deviendrons moins que nous deviendrons l’infime et bien moins… », à donner partition à ce mouvement du devenir moins que : la chose, moins que et entre les choses, vers une cessation : et la promesse de l’accompagnement. Avec des formes oraculaires : vous saurez enfin vous verrez que notre silence n’a pas de limites. Au silence adjoint la solitude, et de ne pas laisser l’angoisse nous traverser, nous ne saurions plus rien que l’angoisse, l’idée du désastre et de cette force volonté, dans un mouvement qui ne ravaude pas le désastre mais lui donne sa puissance d’apparition dans la possibilité d’un éveil, ou de champ de tension et de bifurcation, une autre typologie de l’écoute, du regard (regarder vous tout au bord), le temps continuera lorsque nous cesserons enfin, notre langue morte rendue aux morts et à leur langue de morts enfin. Physique du corps et de la langue, sur le sens de ce qui lie les corps, corps entre les corps, frères dans toute la profondeur temporelle, des spectres et ses éléments naturels, les choses entres les choses, en un espace commun, formes accomplies ou désaccomplies de la relation, espace préexistant tout en étant aussi à recréer. /Sébastien Ecorce/     [Lire Cela 1]

 

il faudra bien, dans les remous et le pire toujours le pire. dans le pire il faudra bien, que quelqu’un ne parle plus que quelqu’un taise enfin bien pire, toujours bien pire ce qui derrière les côtes ne parle plus ne peut plus. nous n’irons pas plus loin, pas au-delà des pierres, pas hors des sentiers et chemins si longtemps arpentés, pas dans les sables installés, pas sous le ciel brisé, pas dans la langue rêche. nous n’irons pas plus loin. nous laisserons cela aux morts et aux frères à venir. nous laisserons cela à ce qui tremble et passe, à ce qui se couche et se lève, à ce qui tombe et avance, aux friches éternelles, aux goudrons de nos os, à l’amplitude de nos muscles, nous laisserons cela. nous leur laisserons. seulement taire le reste et ce qui reste, nous ne parlerons plus ce monde plus de ce monde, la langue terrible de ce monde, boues et argiles. pas plus loin que les pierres, les souches, les nuits, les herbes frémissantes et les grillons incessants. plus loin, pas plus loin que la racine, les terres dévastées, l’ampleur des désastres nous ne parlerons plus. seulement pierres seulement. ce reste. il faudra bien que quelqu’un taise ce reste. taise l’horrible langue de ce reste et ce qui reste.

nous ne passerons pas sans bruit. pas le silence ni la résignation. avec fracas nous ne tasserons pas l’espace infime entre chaque chose. nous n’irons pas plus loin que la peau, que la terre et la glaise, que les branches sèches et les lichens rugueux. cette parole végétale qui précède le devenir animal. nous n’irons pas plus loin. nous laisserons nos regards errer vers l’est, l’ouest, le nord et le sud, comme ils l’ont toujours fait. nous laisserons le ciel sur nos épaules et la terre sous nos pieds, le vent dans nos poumons et la tempête sous nos os. nous laisserons tout cela. nous abandonnerons tout cela. les matins radieux et l’espérance des soirs, la solitude des steppes et le devenir des frondaisons, le bois et la roche à l’origine de toute chose, les sables éternels et la poussière qui vaincra malgré tout. nous laisserons cela, tout cela, et cette langue qui s’est brisée entre deux silences. sans bruit, nous ne passerons pas, nous ne parlerons plus, seulement nos morts et nos frères à venir que nous continuerons de pleurer. il faudra bien, il le faudra bien. il faudra bien l’exigence d’un monde futur, limpide et lumineux. nous laisserons tout cela derrière nous. et bien plus. et bien moins.

bien moins nous serons. bien moins. bien moins en nombre et en force. bien moins forts que le reste. bien moins que ceux qui parlent et nous tairons finalement. nous serons moins bien moins que la fourmi, que l’escargot, que la mouche et la libellule qui hantent les lieux liquides et sans âge. nous serons bien moins que tout ce qui peuple et anime ce monde. bien moins et pourtant mille et mille et bien plus nous serons. lorsque tout se taira et que nous suivrons le mouvement terrible de ce monde. bien moins nous serons. bien moins dans le mouvement, dans la langue terreuse, les silences laborieux, ce regard des morts qui nous hantent, frères à venir et jours promis, regardez-nous, bien moins, nous sommes bien moins que vous qui avez fait l’effort. nous espérerons bien plus pourtant. il le faudra bien, à force, à bout de forces et tout au bout, à force de tasser, d’entasser, d’empiler ce qui ne fait pas une possibilité. à continuer de recueillir ce qui se divise. nous poursuivrons bien moins, minuscules et invincibles à force de minuscule.

à bout de forces. pourtant, à continuer frères à venir, morts immenses et écrasants, à bout de forces vos désastres nous guident et continueront de nous guider, frères, morts, frères morts nous continuerons à force de nous taire. de refuser. de croire en un autre espace possible et imaginable entre nos côtes maigres et faibles. à force et à bout de forces nous continuerons, en silence et dans la discrétion de la terre qui recouvrira nos bouches épuisées. morts anciens, frères à venir, nous vous faisons cette promesse solennelle et irréaliste, à force, à bout de forces et jusque dans la matière indivisible de nos langues longues et lasses.

ni espoirs ni désastres. ni efforts ni résignations. ni cris ni murmures. ni mers ni ciels. ni peau ni écorce. rien de tout cela rien, rien croire de tout cela sans voix, sans langue. nous nous tairons aux frères éternels, aux morts venus de si loin, de bien plus loin que notre mémoire grégaire. nous tairons aux frères éternels, nous tairons dans cette promesse de tout dire enfin et sans repos. à force, à bout de forces ce monde, notre promesse irréaliste aux êtres faits de chair et d’os, de sang et de muscles, de peau et de roches, de plumes et d’écailles, de fourrure et de plaies, de terre et d’humus, de branches et de cavernes, d’océans et de nuits. nous vous promettrons. nous vous promettons. de vous laisser tout cela qui nous hante, nous vit et nous tue, nous vous promettons. de vous abandonner cette voix déjà éteinte, minuscule et jusque dans le minuscule et le moindre. cela qui n’est pas dit.

nous promettons. nous promettons aux frères morts et à venir, aux frères qui arpenteront cette terre, l’arpentent ou l’engraissent de leur viande, nous vous promettons l’irréaliste et l’impossible, l’angoisse éternelle de réussir malgré tout. frères nous vous promettons de dire tout ce qui s’est tu. frères, frères morts, frères sans voix, nous vous tairons jusque dans le moindre geste et le fruit de nos désastres, chacune des saillies du néant qui guette. ces mots qui appellent sans cesse et ne deviennent plus, nous vous tairons jusqu’à d’autres vies possibles, d’autres agencements de la matière, d’autres façons de se mouvoir et d’avancer à force à bout de forces. tout cela, toute cette langue qui s’entasse et s’accumule, toute cette langue que nous ne parlerons plus, cette voix des morts et des sables, à la fin tout à la fin nous la tairons. nous la tiendrons à bout de bras, à bout de corps et de forces. nous ne parlerons plus. frères, que vous parcouriez la terre et ses multiples chemins, que vous fertilisiez les sols de votre passé lourd, nous vous faisons cette promesse solennelle et irréaliste.

le monde plein d’échos et muet pourtant, empli de souvenir et d’angoisses, de regrets et de désirs insatiables. le monde est plein, il déborde des voix qui se sont déjà tues, des voix qui nous feront écho ou non. ce monde déborde de notre place, ni pierre ni vague, ni écume ni nuage, ni herbe ni concrétion rocheuse, ni violence aveugle ni douceur résignée. nous débordons de ce monde et tout ce qui ne dit rien de ce monde, tout ce qui ne dit rien, ce monde plein d’échos et de morts millénaires. nous nous tairons pour seulement entendre ce que les os ont à nous dire. pour seulement entendre, à force, à bout de forces et de langue, à force de taire et sans dire, les mots plus loin que nos mains creuses, frères, frères éternels notre promesse est en marche.

ce qui vit et meurt, ce qui nage et rampe, ce qui vole et saute, ce qui chasse et cueille, ce qui siffle et crie, ce qui creuse et grimpe. cela et tout cela, comme monde et bien moins que monde. comme silence et résignation. comme la première voix du premier amas de viande, hostile à sa propre condition de viande. nous prenons conscience de cela, de tout cela, de la lourde réalité de tout cela. nous prenons conscience des siècles qui pèsent sur nos épaules, des voix qui s’entassent dans nos têtes, des montagnes qui s’érodent sous la neige et la pluie et des gestes qui se transmettent sans un mot. nous prenons conscience de cela, de tout cela, de l’indivisible totalité de cette force brute qui nous a précédés, et nous suivra.

nous prenons conscience de l’immense et du moindre, du plat et du volumineux, du lisse et du rugueux, du liquide et du solide. nous prenons conscience des différents aspects qu’a pris notre langue terrible et rêche. nous prenons conscience que le silence n’est pas le signe avant-coureur de notre extinction souhaitée et probable. nous savons que d’autres avant nous ont tenu et résisté malgré eux. nous prenons conscience de cela, de tout ce qui fait cela, dans notre déclaration solennelle aux animaux, aux insectes, aux minéraux, aux végétaux, aux bactéries et aux êtres unicellulaires, notre déclaration solennelle de ne plus rien parler de la langue dont nous sommes faits. nous prenons conscience de la démesure de notre choix dans la démesure de ce monde. nous prenons conscience.

nous prenons conscience des bouleversements qui auront lieu, des effondrements, des empilements de remords et de reproches. nous prenons conscience de l’angoisse des jours et de ce qui se tapit dans l’ombre. nous prenons conscience des souvenirs terribles et des espaces qui seront réinventés à chaque geste. nous ne ferons qu’énumérer des listes sans nombre et sans fin, pour chaque chose disparue et à venir. pour cela, et tout cela, lorsque nous nous tairons lorsque nous vivrons à côté de nos langues. nous prenons conscience de cette matière qui ne sera plus laissée au hasard. cette voix que nous laisserons aux morts nous entendrons nous les entendrons, comme le vent qui appelle entre les branches, les pierres, et les souvenirs plus anciens le vent appelle nous appelle. nous les entendrons, nous les appellerons, sans voix et sans force. nous le promettons, aux frères qui viendront, à ceux qui choisiront de partir, à ceux qui ne resteront qu’un songe et sans avoir même effleuré cette terre vaine. nous promettons les grands bouleversements de ceux qui se taisent. nous continuerons d’appeler ce monde à force et à bout de forces.

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rédaction

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