[Dossier Al Dante - 3/6] Jérôme Bertin, Bâtard du vide, par Patrick Varetz

[Dossier Al Dante - 3/6] Jérôme Bertin, Bâtard du vide, par Patrick Varetz

octobre 13, 2011
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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Jérôme Bertin, Bâtard du vide, Al dante, octobre 2011, 120 pages, 13 €, ISBN : 978-2-84761-854-9.

Enragé jusqu’à l’os

Bertin écrit sur l’os, ses textes autant que son existence. Il écrit à coups de points, s’avance dans la phrase à coups de tête. "La coke. Moi. Ça me rendait sûr de moi. Moi le timide. Le racho. La coke ça me rendait fort." Il secoue sa carcasse, se jette sur chaque mot. Bertin cogne du front une existence de merde, sans horizon.

Ce qui frappe chez Jérôme Bertin, c’est la syntaxe minimaliste, obstinée : la frappe d’un grand styliste. Phrases courtes, amputées, débit hâché, trouble du rythme. Nombreux s’y sont essayés, s’y aventurent encore – c’est devenu une coquetterie, un académisme poussif –, mais peu parviennent à la justesse, à la musicalité tendue qui, d’un bout à l’autre de ses 110 pages, donne à Bâtard du vide la puissance d’un titre de Nirvana.

Bâtard du Vide est un bouquin de merde écrit par un type abandonné à lui-même, un livre qui aborde comme il peut le problème du mal, de la déchéance de l’être. C’est le livre de Job, revu et corrigé par et pour la génération X. Bâtard du vide n’a pas de sujet. Sylvain Courtoux, "poète et ami, alter ego merdique", lui suggère d’écrire un truc sur le foot, alors Bertin se lance. Il entreprend de raconter une existence erratique, traversée de part en part par la rage, la guerre, "la baston fightball". Une existence – peut-être –, mais certainement pas une vie.

Jérome Bertin – alias Robert K, alias Skinny Jéjé – bâtit sur l’os sa légende de looser, racho, bête et méchant et super impuissant. Lui, chez qui l’on a diagnostiqué une psychose paranoïde, ne nous épargne rien de ses métamorphoses successives. Tour à tour sous-Bukowski, sous-Cummings, sous-Guyotat et sous-Artaud, il finit par échouer – c’était écrit – au Pavillon Gérard de Nerval, dans l’enceinte de l’hôpital Esquirol de Limoges. Bâtard du vide, c’est l’histoire honnête d’un type qui "se voyant évoluer parmi les plus grands sur le terrain de la rage et de la poésie", se crame à la dope pour hausser son niveau de jeu : skunk + coke + alcool.

Comme Courtoux, bâtard lui aussi, son jumeau sous Nox, Bertin sent bien que quelque chose l’appelle : à chaque montée de poudre, de THC, à chaque poussée de picole. "Le train nous appelle. Le train Brive Limoges. On se couche sur les rails glacés et on attend. On attend que la mort nous frôle." C’est un fait : Jérôme Bertin tente de saboter une existence qui lui échappe. À chaque faux pas, il cherche à se rapprocher du vide : car le vide, après le chaos, c’est "pour toute une génération perdue" l’antichambre possible de la gloire. "Je suis mort d’un coup de poudre. Je suis mort de rire jaune. Mort d’ennui. Mort de fin." Il y a quelque chose d’authentiquement lazaréen chez Jérôme Bertin : parvenu au bout de l’expérience, il nous revient la peau sur l’os, rongé par le désir d’écrire et l’envie d’être lu. Il faut lire l’affreux, "l’horrible" Bertin, celui de Bâtard du vide et de Robert K. Il y a tout à découvrir chez lui, à commencer par sa délicatesse.

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