[Dossier-entretien] Spectrographie de Sandra Moussempès (2/4)

[Dossier-entretien] Spectrographie de Sandra Moussempès (2/4)

juin 1, 2010
in Category: entretiens, UNE
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Après la chronique de Mathieu Nuss et "Sandra Moussempès en 14 dates" [lire ce premier volet du dossier], voici la première partie de l’entretien. On découvrira par ailleurs le site de Sandra Moussempès ainsi que sa playlist sur WebSYNradio.

FT : Dans mes premières questions, j’aimerais faire le lien avec le dernier grand entretien de LIBR-CRITIQUE, consacré à Sylvain Courtoux, qui fait du reste partie de tes amis. Ainsi, comment parviens-tu à te situer dans l’espace poétique contemporain, toi qui, par ailleurs, semble indifférente à la coriace distinction entre vers et prose ?

SM : C’est délicat de se situer soi-même dans l’espace poétique, d’autres le feraient sans doute mieux que moi, d’autant que je me sens tout autant influençée par les arts plastiques que la littérature (le travail de Sophie Calle par exemple est plus proche de ma démarche que celui de certains poètes contemporains), ou encore par le cinéma, ce sont peut-être des diversions vis-à-vis de certains écrins théoriques trop délimités.

Certains parleront de poésie post-objectiviste (Sylvain Courtoux définit ainsi mon travail), mais cela pose la question de la définition – d’autant que mes livres explorent à chaque fois un nouveau champ d’exploration ou d’interprétation, avec des angles de vue volontairement différents.

Jean-Marc Baillieu, lui, a inventé une expression qui me paraît judicieuse pour définir mon travail, celle de "réalisme cinématographié."

Enfant, j’ai été entourée de référents culturels extraordinaires, Artaud (que j’entendais souvent sur vinyle à la maison), Kafka, Bossuet, Raymond Roussel, Duras et puis la danse, la musique classique et contemporaine, le cinéma (mon premier film fut Alexandre Nevski). D’une certaine manière, la théorie se fonde sur le simple plaisir de découvrir un nouvel univers qui nous convient…

J’écris en vers, d’autres en prose, parfois les deux s’assemblent… il y a aussi le vers invisible qui se révèle être vers, lorsque je veux resserrer le texte qui devient poème. Si indifférence il y a au débat prose versus vers, c’est parce que chez moi cela se met en place sans préméditation ; c’est aussi par la musicalité ou le rythme que la prose conduit au vers.

Dans Photogénie des ombres peintes, il y a des textes en prose sous forme d’essais diffractés, comme "Partition Haneke", et puis des poèmes en vers comme dans la première section ou la dernière, des coupes et des typographies inversées, des schémas et des petites photos noircies. Même lorsqu’il s’agit de prose, je ne suis pas dans la narration classique, ou alors pour la détourner de son parcours avec parfois des contraintes ludiques ou formelles. Dans mon esprit ce sont des installations, des dispositifs, que je montre avec les mots au lieu de les exposer dans une galerie. Le processus est le même, sauf qu’avec le langage il y a quelque chose d’infini.

FT : Et quelles sont tes relations avec le milieu parisien, toi qui habites dans les Cévennes ?

SM : Etre à 800 kilomètres de Paris ne change pas grand-chose à mon travail… Depuis que je ne vis plus à Paris (ou j’ai vécu quand même 36 ans), j’apprécie bien plus cette ville. J’y vais régulièrement dans le cadre d’une résidence que j’effectue actuellement, mais aussi pour des lectures, voir des amis, j’y ai aussi bien sûr ma maison d’édition, Flammarion. J’aime bien cette alternance de retrait et de relationnel.

Dans le microscome poétique que tu évoques, les liens que j’apprécie sont des histoires d’énergies croisées, de résonances plus que de proximité physique. De ce fait, habiter loin du "centre" me permet aussi d’être plus sélective dans mes activités lorsque j’y suis.

J’ai aussi des relations avec des poètes venant d’univers assez variés, qu’il s’agisse de la France ou des États-Unis ; c’est donc un réseau presque invisible, élargi. Je ne pense pas non plus appartenir forcément à une "école Flammarion", ne serait-ce que par l’éclectisme, la diversité des choix éditoriaux d’Yves di Manno au sein de la collection "Poésie". J’entretiens d’ailleurs une relation de confiance et de respect mutuel avec Yves di Manno, tant sur le plan humain que professionnel, c’est pour moi extrêmement précieux.

Dans cette collection, je pourrais citer Philippe Beck, dont je me sens assez proche du parcours éditorial, et qui a une écriture très personnelle.

FT : Dernière question commune avec l’interview de Sylvain Courtoux, en quoi la musique informe-t-elle ton écriture poétique ?

SM : C’est assez peu mesurable, mais sans doute évident ; vers l’âge de 20 ans je voulais être chanteuse dans la lignée d’une Liz Fraser ou Kate Bush, parallèlement je faisais du théâtre et des études de cinéma, j’écrivais un peu mais pas pour être publiée ; quand je l’ai été avec mon premier livre Exercices d’incendie, cela s’est fait par un concours de circonstances. Donc c’est d’une certaine manière par la musique que je suis arrivée à l’écriture, de façon inconsciente bien sûr, puisqu’en fait il y a peu de rapport entre une chanson et un texte poétique ; du reste, je n’ai jamais chanté, ni mes propres textes, ni des choses en français.

La musique est plutôt une respiration parallèle, comme une bande originale en lien avec l’écriture. Bien avant de publier des livres, à 18 ans, j’avais eu l’expérience d’un groupe à Paris, "Captain Scarlett", d’influence très Stinky Toy, pendant ma première année de fac, et ensuite j’ai fait des maquettes avec divers producteurs à Paris, puis à Londres ; j’ai participé au dernier album du groupe The Wolgang Press, sorti en 1995 sur le label 4AD, deux ans plus tard, j’ai un EP avec un DJ berlinois sur le label More Protein en 1997, deux expériences étonnantes pour moi qui venais de Paris.

Je trouvais que vivre à Londres à cette période était plus vivifiant que l’atmosphère parfois pesante de Paris (pour différentes raisons personnelles et environnementales) et puis j’étais surprise de l’humilité de certains musiciens et des producteurs ultra doués. Dans les rues de Londres il y avait cette atmosphère musicale à tous les coins de rue, dans l’East end, l’électro indien, le Dub produit par U.Sound, le côté dandysme classieux de certains groupes (je range The Wolfgang Press dans cette case, leur chanteur ancien punk avait un vrai style à la Orange mécanique, toujours en costume trois pièces).

Autre piste musicale possible, j’ai aussi des ancêtres italiens artistes lyriques, et du côté basque, la tradition vocale est très présente, qui sait si cela a joué.

De toute façon, je considère qu’un écrivain devrait avoir plusieurs cordes à son arc, pour moi le chant, la photographie, d’autres utilisent la vidéo, le dessin, les collages (je pense à Sylvain Courtoux qui en fait de très intéressants dans une forme d’art pop, du cut-up en dessin mais aussi en musique – d’ailleurs je réalise avec lui certains audio-poèmes).

La musicalité (des sons, des impressions, des pensées) peut envahir mon espace linguistique sans doute dans un processus inconscient, de la même manière je suis influencée par ces figures mythiques du cinéma que je voyais enfant (Vivien Leagh, les Marx Brothers) puis Godard, Joseph Mekas, Cronenberg, Haneke, Lynch, Arraki (j’étais ravie de découvrir un titre remixé d’Adrian Sherwood sur lequel j’ai fait des vocaux dans la BO de Doom Generation !). Donc tout est lié, il s’agit plus d’univers communs que de délimitations. Mon dernier livre en particulier repose, de façon sous-jacente, sur une analyse cinématique des perceptions (voix off, images, miroir, présences, double narration), avec des effets de distanciations. C’est aussi ce qui m’intéresse lorsque je tente créer une pièce sonore avec ma voix.

Le fait d’appartenir à une génération particulière – je suis née en 65 – participe sans doute de cette volonté d’anticonformisme idéologique (l’après-période punk, pour certains, était encore très "no futur", une certaine pureté dans une période parfois glauque) ; donc la musique comme la poésie (au sens de l’écriture expérimentale) permettait et permet encore d’illustrer un contre-pouvoir ,de façon plus organique et quasi intuitive, au discours philosophique (ou psychanalytique) français, toujours très intellectualisé (Barthes, Guy Debord ou Bourdieu, que j’aime beaucoup). Au reste, la philosophie est très liée à la poésie, je me sers de ces référents-là quand j’écris.

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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