[Dossier Mutantisme] Mathias Richard et alii, Manifeste mutantiste 1.1

[Dossier Mutantisme] Mathias Richard et alii, Manifeste mutantiste 1.1

février 10, 2012
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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Mathias Richard et alii, Manifeste du mutantisme 1.1, Caméras animales, automne 2011, 252 pages, 14 €, ISBN : 978-2-9520493-9-9. [Lire la présentation générale du dossier ; le 2e volet ; le 3e]

En 1980, tandis que prenaient fin les dernières avant-gardes historiques, Jean-Marie Gleize constatait : "la posture manifestaire est devenue anachronique" ("Manifestes, préfaces. Sur quelques aspects du prescriptif", Littérature, n° 39 : "Les Manifestes", octobre 1980, p. 30). Depuis, en des temps où le champ littéraire se caractérise par l’individualisme des carrières et le consensualisme des topiques, peu d’écrits se sont revendiqués de cette posture – laquelle a parfois été dénoncée pour être tombée dans le simplisme et l’opportunisme. C’est ainsi que, dans son essai polémique Visiter le Flurkistan ou les illusions de la littérature-monde, Camille de Toledo s’est attaqué au manifeste « Pour une "littérature-monde" en français » : "Les manifestes sont des objets de volonté et de pouvoir. Ils s’affirment par autorité, s’imposent par ruse et substituent à la pluralité des expériences esthétiques, des grilles de lecture suffisamment proches du réel pour s’en emparer. Publiés au moment opportun comme celui des voyageurs, ils fondent une histoire officielle : ici, le lent déclin du roman français épuisé par les idéologues des années 70 et le sursaut magnifique de quelques dissidents rejoints par les cultures du monde" (PUF, 2008, p. 18).

Aujourd’hui, voici que se manifestent, dans le prolongement de la philosophie deleuzienne comme du mouvement cyberpunk, de singuliers hacktivistes qui, regroupés autour de Mathias Richard, entendent fédérer une bonne partie des forces antilittéraires actuelles, à savoir celles qui se réclament des écritures expérimentales (agencements hybrides, écritures ludiques-critiques, multimédia) : ces mutants de l’espace littéraire sont "des objêtres, des instrhumains, biomaîtrisés, bioméprisés, lunaparqués" qui constituent "une somme de soustractions" (p. 17)…

Un manifeste postlittéraire

Si l’on suit Henri Meschonnic dans son Manifeste pour un parti du rythme (1999), "il y a un manifeste quand il y a de l’intolérable", de sorte que tout "manifeste est l’expression de l’urgence". Pour les mutantistes, l’urgence actuelle est d’opposer à l’intolérable mutation capitaliste – qui n’a produit rien d’autre que déshumanisation et uniformisation – des mutations (torsions) mentales, métaphysiques et esthétiques susceptibles de retourner la violence de l’époque en poésie. Une poésie baroque.

On retrouve dans ce volume collectif les deux pôles de l’écriture manifestaire, polémique et programmatique. Ce manifeste mutantiste, en effet, se présente d’abord comme une "machine de guerre" anticapitaliste et antilittéraire. Prenant comme postulat que "la littérature a disparu" (26) – la littérature en tant qu’activité sémiotique signifiante/significative –, ces curieux hackers vont chercher de nouvelles voies du côté des contre-cultures, des genres mineurs, et même de la science : "Tout comme la poésie (et la transe, la drogue…), la science nous aide à imaginer les sens, les perceptions, que nous n’avons pas" (47). Cette sortie de la littérature s’accompagne d’une sortie de l’humain : l’homme est un animal-machine. Dans cette perspective, le nom même de la maison d’édition prend tout son sens : "Caméras animales". Pour ce qui est de la dimension programmatique, notons la prégnance d’un discours universalisant (ton assertif, futurs catégoriques). On citera, par exemple, cette phrase qui précède "quelques éléments de définition" : "La prochaine véritable révolution aura lieu dans le contexte d’un état mondial" (20)…

On le voit, si cette entreprise peut être qualifiée de "postlittéraire", ce ne peut être qu’en un sens radicalement opposé à celui qu’entend Richard Millet.

Une anti-théorie subinventive

Plutôt que de subir les mutations ambiantes, mieux vaut les maîtriser : tel est le principe d’un mouvement mutantiste qui explore la multiplicité. Au carrefour des sciences expérimentales comme de la science-fiction, des écritures à contraintes comme des arts électroniques, le mutantisme invente des machines qui produisent ce que l’on peut appeler des Agencements par Démultiplications Novatrices afin de rendre "palpable (au-delà de représentations de notre époque) le processus même, immuable, de mutation permanente de la représentation, la stase des métamorphoses, du dépassement animal-robot, vie-mort, lucidité-inconscience" (p. 36). L’invention de telles machines se situe en droite ligne de la sortie du style initiée par les postmodernes. Tout en renvoyant aux synthextes publiés sous le titre de "aminatemp", au site mutantiste, au schéma cognitif de Philippe Boisnard ("Révolution") – "géographie mentale entre concept, mot et image" (135) – et aux précédentes livraisons du dossier, on ne résistera pas au plaisir de décliner quelques-unes de ces machines aux noms évocateurs : "Le Mélangeur de têtes’, "L’Instableur", "La Spectromieuse poédiluante", "Exocom [transmetteur de littérature extraterrestre", "Zappologie avancée", "Le Voyage mutantiste", "Epilatrice à phrase", "Les Fichiers aléozomes"…

Les énoncés (séries de répétitions/variations) comme les mots mêmes (mots-valises) font l’objet de mutations formelles. Un exemple : "Le santre : l’entre, le ventre, le centre et le sans/g : l’antre sans centre" (32)… Générateur de formes (textuelles, sonores, visuelles, filmiques, multimédia), le mutantisme est invention (de l’imarginaire à l’exploration de la réalité augmentée) et subversion. C’est ainsi qu’il redéfinit un topos littéraire : "Un snepll célèbre : la madeleine de Proust" ("Un snepll est la première occurrence d’une idée, d’un percept ou d’un concept, dans l’histoire connue des écrits" – p. 93) ; et que, plus généralement, il vise l’expérimentation/détournement des pernicieux mécanismes d’aliénation par addiction dont abonde la société médiacratique d’hyperconsommation.

Ainsi, parce qu’il ressortit à l’écriture réflexive (au sens optique et intellectuel du terme), qu’il est pratique poétique et invitation à la pratique, qu’il est à la fois subversif et inventif, ce manifeste est-il une anti-théorie (Fiat) subinventive.

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Fabrice Thumerel

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4 comments

  1. Delvigne

    Pas de réponse pour Sadou Czapka ???????????????????
    Je m’obstine mais c’est important pour moi
    Merci
    Bise

  2. Pingback: Libr-critique » [Chronique] Mathias Richard, Machine dans tête

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