[Double lecture] Corinne Lovera Vitali ou l'écriture du non-peau (à propos de 78 moins 39), par Fabrice Thumerel et Jean-Paul Gavard-Perret

[Double lecture] Corinne Lovera Vitali ou l’écriture du non-peau (à propos de 78 moins 39), par Fabrice Thumerel et Jean-Paul Gavard-Perret

juillet 6, 2016
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[Double lecture] Corinne Lovera Vitali ou l’écriture du non-peau (à propos de 78 moins 39), par Fabrice Thumerel et Jean-Paul Gavard-Perret

Corinne Lovera Vitali, 78 moins 39, Louise Bottu, mai 2016, 50 pages, 7 €, ISBN : 979-10-92723-13-7.

 

Parmi les possibles que semble annoncer le titre figure le texte à contraintes. Mais d’emblée l’énigme est résolue : "Admettons, je suis à l’école à deux ans, et admettons que ça ait commencé là, à l’école, quarante et un moins deux, trente-neuf ans que je souhaite sa fête à mon père, pas la saint Joseph la fête des pères, la fête de mon père trente-neuf fois et lui, soixante-dix-huit moins trente-neuf égalent trente-neuf"… Reste qu’il s’agit de 39 fragments adressés à Toni Lovera. Trente-neuf concrétions sensitives, trente-neuf précipités affectifs : sensations, émotions, chansons, films, souvenirs d’enfance… Avec aussi un accès de lyrisme amoureux : "Si tu n’es pas le vent puissant, si tu n’es pas le chardon piquant, si tu n’es pas épi si tu n’es pas pluie, si tes mains ne sont pas cailloux douces, si tes yeux n’ont pas peur d’écureuil si ta bouche n’a pas hésitation de bec si ton sourire ne montre pas les crocs de chien errant, il n’y a que, sous ma jupe, solitude liberté"…

Cette poésie du moi-peau fait parfois hoqueter l’écriture. Une écriture du non-peau également : "je sais, je sais que non n’est pas un nom mais c’est un nom pour moi, c’est le nom de mes frontières le nom de ma peau c’est ma deuxième peau"… Dire non, c’est se définir, c’est se faire un nom. /Fabrice Thumerel/

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Pour Corinne Lovera Vitali, il s’agit moins de réenchanter la solitude que de partager ce qui n’a pu jusque là sortir de son plein de choses pour effacer les cases de la marelle au moment où personne ne pousse le palet et quand la craie semble usée. Le livre s’écrit pour ça, dans les guillemets du non ou du mal dit.

Dans ce livre de l’écart, cela passe par le « toi » du père qui laissa sa fille la solitude en bandoulière. Ce qui n’empêche pas l’amour. Bien au contraire. L’objectif est donc d’entendre cette voix paternelle avant qu’elle ne se perde – et qu’importe si le « compte » entre le père et la fille n’est pas le même, n’est pas le bon.

Il ne s’agit pas de devenir transparent comme une vitre mais d’oser changer de génération et ne plus devoir produire un extrait de naissance. C’est pour cela que Corinne Lovera Vitali écrit. Et de compter, même si – avec le temps – « il est plus probable que l’un d’entre nous continuera de compter seul les années sans l’autre ».

Dès lors, en dépit des apparences, le temps ne compte plus. Il est en vacances comme lors de l’enfance, mais il est aussi en vacance d’enfance car, malgré tout, le temps est passé. Ce qui n’empêche pas son retour au moment où la poétesse regardait les « merveilleux nuages » chers à Baudelaire. Ils ont valeur de temps non pulsé, ils font le présent éternel – du moins provisoirement. Mais face à cette éternité la poétesse se voulut « rocher », mais en rien femme de pierre.

Certes, tout est dur en elle comme le temps qui dure. Il fait la langue non d’abstraction mais de matière. Elle, évolue, glisse… Demeurent des sensations essentielles et fortes. Parfois au goût de tartines de beurre et de poudre épaisse de Banania. Pour revenir à la gorge, à la voix. Elle transpire celle du père soudain couronné «  d’un régiment de bananes sur sa tête d’âme ». C’est de celle-ci que Lovera Vitali doit sa voix, la retrouve, comprend ce qui s’y articule. /Jean-Paul Gavard-Perret/

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Fabrice Thumerel

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