Fenêtre, porte et façade de Jérôme Mauche, par Philippe Boisnard

Fenêtre, porte et façade de Jérôme Mauche, par Philippe Boisnard

octobre 3, 2005
in Category: chroniques
0 1257 3

Cadrages/décadrages
Tout a lieu dans Fenêtre, porte et façade, longue prosodie, selon la question du regard, d’un regard qui établit le livre comme une vision synthétique de lui-même, comme ce qu’il aurait vu et dont il devrait se séparer pour poursuivre sa propre vue. Ainsi, ce livre, de Jérôme Mauche apparaît immédiatement comme une sorte d’accumulation de détails du visible, redonnés d’un point de vue général parcellisé : « le panorama compile, vus de si loin, des faits et des gestes regardables » , nous explique-t-il. En effet, par les portes, les fenêtres, ou caché par les façades, dans les tiroirs ou les placards, ce qu’il donne à voir n’est pas tant le remarquable, que le regardable, ce qui peut s’inscrire dans la vue et qui parfois s’échappe d’elle si elle recherche trop le remarquable, à savoir ce qui sort de l’ordinaire, car « la porte est perforée de toute part pour ouverture et renfermement facile » .
Ce livre, serait donc un recueil du regardable regardé, le recel des remarques sur le vu de la vue, qui accueilli pourtant s’échappe du simple constat pour s’exprimer à hauteur de langue.
En effet, Jérôme Mauche nous prévient d’emblée, sans en avoir l’air, au cours d’un premier texte qui est une lettre qu’il adresse à son livre. Une lettre, où il explique qu’il y aura bien eu jeu de la langue, jeu de cette langue qui s’est joué de ce qui a été vu au cours d’un voyage en Allemagne, créant par sa matérialité des « pièces montées contentieuses et des joint-ventures préparées à la va-vite ». Ainsi le regardable ne sera pas seulement un regardé passif, mais l’acte d’appropriation linguistique d’une nouvelle prise en garde de ce qui n’est pas le remarquable. Le livre se déploie comme un ensemble de notes, disjointes et distantes, qui renvoient à un anodin transfiguré par la langue, rejointé, déjointé, voire déjanté parfois dans les tours et détours de celle-ci.
Donc : fenêtre, porte et façade, se présente comme le lieu de torsions et de pivot entre la perception visuelle et le perçu articulé, entre le sensible dans sa donation et le sensible redonné dans le témoignage de celui qui le reçut.
L’ensemble du texte se constitue alors comme un flux dense de notes, qui se succèdent sans logique, comme si l’œil avait été pris d’un clignotement intempestif face au regardable, sautant de plan en plan, les recomposant sans chercher à les enchaîner, à les lier, à les constituer comme un tissu homogène. Ce qui est recherché, semble-t-il, c’est la conservation de séquences éphémères qui se dissolvent dans le magma immanent du monde, et que seul la perception et sa remise en jeu dans la langue peut conserver. Car si le remarquable, c’est ce qui tient, survit, marque la mémoire au point qu’elle ne puisse s’en jouer, mais n’en être que la surface passive de réception bien souvent, ce n’est pas du tout le cas face aux « séquences hilarantes positivement dotées d’une espérance de survie moindre » qui constituent l’inapparent du réel, car elles pourraient disparaître dans l’anonymat du flux qui amnésique paraît tout renvoyer dans l’imperceptible du bain amniotique urbain. C’est pour cela que ce qui a lieu là, comme forme de témoignage littéraire, est bien plus qu’un flux sans ordre, aux formulations parfois, voire souvent absconds : « un soupçon de vérité frôle le témoignage qui croqua le morceau » .
Dès lors, le titre semble prendre toute sa mesure : il n’y aurait qu’à compter dans le livre le nombre d’occurrences de chacun des termes qui le constitue, mais aussi de percevoir leur porosité avec les autres points de vue possible : le balcon, le tiroir, le seuil, la boîte, le panier, la toiture, etc… Ainsi, si « une définition un peu stricte de la fenêtre ne permet de s’y accouder que d’un seul côté » , le regardable permet d’en dépasser cet aspect et de la faire devenir lieu de croisements entre intériorité et extériorité, le regardable se croisant dans la réversibilité de la vue possible : regard de l’extérieur vers l’intérieur, regard de l’intérieur vers l’extérieur. De même pour chaque cadre de vue, n’impliquant aucune unilatéralité du sens, mais toujours ouvert dans le double sens de la perception. Ces pivots de la vue sont les lieux de la distorsion de la langue, ses spectres au sens photographique, lieu où le regardé se déplie et se recompose selon l’œuvre de la langue, qui ne se veut aucunement administratrice de cela qu’elle reçoit, mais seulement le lieu d’un dépôt sensible du vu par sa transfiguration imagée, car « l’administration est accusée de décerner des actes frauduleusement vieillis avant l’heure » .
Par ce travail de prose poétique ce qui ressort du livre de Jérôme Mauche tient alors à la mise en évidence du sujet littéraire comme lieu de reprise du sensible par sa transformation, déflagration linguistique. En quelque sorte, il rejoint ce que pouvait exprimer Christian Prigent dans La langue et ses monstres lorsqu’il parlait de la « littérature moderne » : une volonté de retarder toute éclosion du visuel par le jeu de la langue, « espacer l’apparition des associations visuelles, c’est-à-dire les enchaînements de figures, d’images, de blocs de significations, de représentations fantasmatiques, de scènes, dont l’exploitation esthétique caractérise les formes artistiques plus ou moins liées à la tradition surréaliste » ou post-surréaliste. Le jeu linguistique ne se découvre pas comme association ou reformulation de significations sensibles devant créer un onirisme du monde, mais comme des mélanges de qualités (pragmatiques, sensibles, conceptuelles, sociologiques, cliniques ou thérapeutiques), mélanges qui repoussent justement le visuel au profit de la matérialité linguistique donnant le regardable dans la nécessité de la dialectique de cette autre vue de la pensée, comme pouvait l’expliquer Lyotard dans Discours, Figures.
Par conséquent, le regardable-source n’est plus de la même nature que le regardable donné par le livre, plus de la même qualité, au sens où justement, ce qui tient du regardable vu par l’auteur est issu de ce tissage entre ce donné perceptible qu’il a vu et ces données intellectives dont sa pensée est striée.
« Le renversement qualitatif de la proposition profita du clair de lune pour résoudre son vrai-faux problème entêtant »

, , , ,
Philippe Boisnard

Co-fondateur de Libr-critique.com et administrateur du site. Publie en revue (JAVA, DOC(K)S, Fusees, Action Poetique, Talkie-Walkie ...). Fait de nombreuses lectures et performances videos/sonores. Vient de paraitre [+]decembre 2006 Anthologie aux editions bleu du ciel, sous la direction d'Henri Deluy. a paraitre : [+] mars 2007 : Pan Cake aux éditions Hermaphrodites.[roman] [+]mars 2007 : 22 avril, livre collectif, sous la direction d'Alain Jugnon, editions Le grand souffle [philosophie politique] [+]mai 2007 : c'est-à-dire, aux éditions L'ane qui butine [poesie] [+] juin 2007 : C.L.O.M (Joel Hubaut), aux éditions Le clou dans le fer [essai ethico-esthétique].

View my other posts

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *