[Libr-relecture] Amid Lartane, L'Envol du faucon vert, par Ahmed Slama

[Libr-relecture] Amid Lartane, L’Envol du faucon vert, par Ahmed Slama

janvier 25, 2020
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[Libr-relecture] Amid Lartane, L’Envol du faucon vert, par Ahmed Slama

Amid Lartane, L’Envol du faucon vert, Métailié, 2007 ; rééd. octobre 2019, 212 pages, 9,50 €, ISBN : 979-10-226-0966-1.

 

Lors de sa sortie initiale, L’Envol du faucon vert a plus intéressé les reporters ou pour être plus précis les reportrices que les chroniqueurs culturels ; l’exception fut Delphine Péras, chroniqueuse littéraire à L’Express. Sa récente publication en poche, datant d’octobre dernier, a suscité peu voire aucune réaction, hormis un article de François Gèze inestimable éditeur et grand connaisseur de l’Algérie.

Place de l’auteur, place du pseudonyme

Comme il est de mise, commençons par l’auteur, Amid Lartane, pas la peine de taper le nom sur les internets, nous nous trouvons en présence d’un nom de plume, assez malicieux comme nous le verrons. Je rassure de suite les lecteurs et lectrices, ce n’est pas celui qui « écrit faux comme une casserole »[1] que l’on appelle plus communément Yasmina Khadra. L’auteur de ce livre est un ancien haut fonctionnaire qui travaille désormais dans une organisation internationale, loin de l’Algérie, et qui, caché sous un malicieux pseudonyme, nous offre ce polar finement ficelé.

J’ai dit malicieux ? Analysons-le, ce pseudo ; Amid, je devrais l’écrire en arabe : عميد, que l’on peut traduire par général d’armée. Quant à Lartane, le nom renvoie à l’artane, un médicament destiné à soigner la maladie de Parkinson et qui, durant la guerre civile a été utilisé par l’armée algérienne (entre autres) comme psychotrope, nous avons à ce sujet plusieurs témoignages dont celui de Habib Souaïdia, un ancien militaire réfugié en France, au travers de son livre : La Sale Guerre[2].

Amid Lartane donc, général de cette armée shootée aux psychotropes. Voilà dès la couverture, nous sommes en plein dans le sujet. Quant au titre, L’Envol du faucon vert, c’est référence à l’affaire Khalifa qui avait fait pas mal de remous en France et en Algérie, pour celles et ceux qui ne s’en rappelleraient pas ; c’était ce type, Rafik Khalifa, que Le Figaro ou encore Le Parisien décrivait comme une sorte de génial entrepreneur parti d’une pharmacie et devenu propriétaire d’un grand groupe industriel qui comptait une banque, une compagnie aérienne et une chaîne de télévision française créée avec la complicité d’Hervé Bourge et du CSA. La compagnie aérienne avait pour emblème un condor en plein envol ressemblant à s’y méprendre à l’aigle figuré sur la couverture. Le groupe sera mis en liquidation judiciaire, quant à Khalifa il finira en prison. Comme pour nombre de ces affaires, elles ne représentent que la partie visible d’un système dont les auteurs sont… certains généraux que l’auteur signale par ce pseudonyme Amid Lartane. Étrange jeu, où l’auteur du livre se confond avec les responsables du système.

Nous voici donc en présence d’une véritable dissection du système politique, économique algérien des années 90 et qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Enquête littéraire qui se rapprocherait de l’enquête sociologique mise en œuvre par l’usage des codes d’un genre littéraire qui se prête excellemment à ce type d’exercice ; le polar ou pour être plus précis : le néo-polar.

Polar et politique ou l’avènement du néo-polar

Comparer le polar à l’enquête sociologique pourrait de prime abord sembler spécieux ; le rapprochement a pourtant été fait de manière assez fructueuse par Luc Boltanski. S’appuyant sur la distinction qu’il a établie entre le monde d’un côté : tout ce qui arrive ou serait susceptible d’arriver, flux mouvant de la vie et des expériences ; totalité impossible à maîtriser et connaître dans son ensemble. La réalité de l’autre : partie stabilisée du monde au travers de constructions sociales conformes aux formats institutionnels – ordre social institué, doxa, idées reçues…etc. Boltanski définit l’énigme, convention du genre policier, comme « une irruption du monde au sein de la réalité » ou pour le dire autrement, l’énigme c’est l’émergence d’une incertitude, d’une remise en question de la réalité. Au sein du roman policier, l’enquêteur pour trouver le coupable d’un crime va partir d’un soupçon généralisé, même les personnages les plus respectables seront suspects et pas simplement les catégories sociales habituellement discriminées – pauvres ou immigrés. Et cette mise en doute de la réalité, la possibilité de mise en question de la réalité de la réalité, c’est le travail auquel se consacrent les sociologues, du moins une partie, la sociologie recouvrant plusieurs champs et approches.

Pour autant, il ne faut pas voir dans le roman policier canonique un caractère progressiste ou émancipateur, bien au contraire, car si l’on analyse de près les figures de ces personnages de détectives on se rendra vite compte que ces derniers ne bornent à rechercher les auteurs d’un méfait ou d’un crime, voués qu’ils sont à servir la loi qu’ils vont parfois contourner pour mieux l’appliquer, légitimant par là une politique sécuritaire. Et tout cela sans remettre en cause la réalité ou les institutions. Le roman d’espionnage obéit à une autre logique, mais tout aussi contestable, celle de la théorie du complot, qui niant la complexité du jeu social résout les énigmes en les imputant à un groupe, un individu ou un groupe, rétablissant par là l’unité de la réalité institutionnelle.

Il faut attendre le XXème siècle d’abord aux États-Unis (au travers du roman noir) puis en France (avec le néo-polar) pour voir le genre policier questionner de manière tout à fait radicale la réalité des institutions. Jean-Patrick Manchette fut l’un des premiers à déplacer la question récurrente du polar canonique du « qui a tué ?» au pourquoi et au comment, opérant ainsi une véritable rénovation du genre. Et ça justement ça nous ramène à la couverture de L’Envol du faucon vert où l’on pointe le véritable auteur de l’escroquerie de l’affaire Khalifa, non pas simplement la personne Rafik Khalifa, mais le système des généraux au pouvoir.

Néo-polar algérien

On aurait pourtant tort de ne voir dans ce livre qu’une simple chronique de l’affaire Khalifa, il s’agit d’abord et avant tout de l’analyse d’une classe archidominante – l’auteur écrira cercle – et la manière dont cette classe se maintient au pouvoir, défendant ses privilèges contre un peuple qu’elle méprise. Ce ne sont pas tant les personnages – avatars de figures réelles ou d’archétypes – qui importent, mais plutôt les liens qui les unissent, les liens qu’ils établissent avec d’autres soit par la cooptation, la corruption, le chantage, la torture voire le meurtre. La composition du polar en une série de chapitres courts et denses (ne dépassant pas la dizaine de pages) permet de s’affranchir de la linéarité et ainsi de se mouvoir dans le feuilleté des classes sociales et des différents agents (conscients ou non) du pouvoir.

Pour coopter ou corrompre, il faut des lieux où l’on se rencontre où se forment et façonnent ces relations. Et c’est bien l’un de ces espaces qui nous est présenté dès les premières pages, sorte de raout où s’opère ce joyeux mélange de généraux influents, d’oligarques, et d’hommes d’État, sorte de réunion informelle où l’on assiste à « cet équilibre exquis entre conversations mondaines et discussions sérieuses ». On parle de ses enfants, de sa famille et l’on passe, l’air de rien à la critique de la gestion des banques publiques, à la rengaine – bien connue en France – de l’incompétence des fonctionnaires. Conversations où se déploie cette langue néolibérale pratiquée partout dans le monde depuis maintenant les années 80.

Voici qu’une figure de cette classe dominante s’exclame : « toutes nos grandes initiatives stratégiques sont bloquées par l’absence de managers convaincus, des hommes d’action, d’authentiques entrepreneurs modernes »

L’assertion me semble tout à fait fascinante, non par son contenu somme toute banal et que l’on peut entendre dans n’importe quelle chaîne d’information en continu, mais plutôt par l’adjectif « convaincus ». Pour que ce type de systèmes puissent fonctionner et se reproduire, il faut des agents convaincus de leurs actions.

Parmi les habitués de ce cercle va se trouver un nouveau membre : Farouk Smendou – vice-président d’une grande banque publique – qui justement par cette invitation sera en quelque sorte coopté. La manière dont on nous montre et on nous raconte le changement qui s’opère chez ce Farouk est remarquable. Une fois entré dans ce cercle, une fois qu’il y est « socialisé », on voit ce devenir dominant qui point chez lui. Domination qui s’exercera d’abord dans son cercle privé, puis sur celles et ceux qui le côtoient au quotidien dans le cadre de son emploi.

Ce Farouk, maintenant reconnu et accepté, par la cooptation, au sein de cette classe dominante, la moindre des choses qu’il pourra faire ça sera de défendre les intérêts de cette dernière. Mais bien évidemment les choses ne se passent pas toujours de manière aussi douce, car l’une des modalités avec lesquelles le pouvoir maintient sa mainmise est la torture. Contrairement à nombre d’idées reçues, la torture n’a pas pour but de tirer des renseignements, elle permet avant tout de soumettre les corps et les esprits ; de fabriquer des sujets soumis. Et ça sera le parcours d’un personnage Moh Ch’hili.

D’abord hooligan notoire, il suivra le parcours de certains Algériens issus des classes populaires, qui, au début des années 90 avec l’apparition du FIS – Front Islamique du Salut – créé avec la bienveillance du gouvernement algérien, rejoindra les rangs de ceux qui ont choisi cette impasse sanglante pour lutter contre le pouvoir. Il deviendra bien vite un responsable au sein de l’organisation lorsqu’elle celle-ci se militarisera, il sera chargé de désigner les cibles à abattre par les terroristes islamistes. Et c’est à ce moment qu’il sera capturé lors d’une descente policière, torturé puis relâché – pratique courante lors de la guerre civile algérienne – et deviendra dès lors une sorte d’agent qui opérera de l’intérieur de l’organisation terroriste pour les services de renseignements algériens.

Se révèle alors toute la complexité de cette histoire, ou plutôt de l’Histoire algérienne durant la guerre civile où les terroristes islamistes tuaient par idéologie, ils étaient responsables de leurs crimes, mais nombre de cibles étaient désignées par les services de renseignements. Les premiers devenant les idiots utiles des seconds. Voici donc que la réalité qui nous est présentée ici ou là – je vous renvoie à la description que fait Le Figaro de la guerre civile algérienne –, que cette réalité donc est bien plus complexe. Amid Lartane, par la fiction – pas si fictionnelle que ça –, par les moyens du roman, nous permet d’entrevoir une parcelle de ce que fut cette guerre civile, permettant de rendre la réalité inacceptable ! De s’insurger contre cette réalité et c’est ce que font, depuis maintenant un an, les Algériens et les Algériennes scandant ce slogan : مكانش انتخابات مع العصابات [pas d’élections avec la mafia].

[1] Un grand regret que de ne pouvoir m’attribuer cette saillie dont l’auteur est Eric Chevillard : https://www.lemonde.fr/livres/article/2016/09/01/le-feuilleton-la-rumba-du-tracteur_4990812_3260.html

[2] À voir également ce fascinant reportage de Gri-Gri international : https://algeria-watch.org/?p=23409

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