[Libr-relecture] Marcel Moreau, À dos de Dieu, par Fabrice Thumerel

[Libr-relecture] Marcel Moreau, À dos de Dieu, par Fabrice Thumerel

août 26, 2019
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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[Libr-relecture] Marcel Moreau, À dos de Dieu, par Fabrice Thumerel

Il y a tout juste un an reparaissait un apocalivre du fulgurant écrivain belge qui, faisant le grand écart entre Rabelais et Guyotat, arborait en exergue ce jugement d’Émile Cioran daté du 25 mai 1980 : « Je suis presque atterré par l’importance que dans À dos de Dieu vous conférez au Verbe, dont verve heureusement dérive… » La phase d’incubation achevée, voici quelques bubons…

Marcel Moreau (1933), À dos de Dieu ou l’Ordure lyrique (1980), postface de Hans Limon, Quidam éditeur, coll. « Les Indociles », rééd. 2018, 140 pages, 16 €, ISBN : 978-2-37491-089-5.

« faut voir ça comme l’éducation, la culture, la bienséance,
tout ça fout le camp dans les trous, ça viscose,
ça gluose, ça crapatouillose, ça  grenouillose-stuprose » (p. 109).

AHON ! C’est à dos de Dieu qu’assurément le lecteur sera transporté par cette infernale stuprose, recueillant dans ses oreilles « des confessions comme jamais de mémoire de lecteur littérature n’avait osé en produire, des histoires de torture, des connaissances vertigineuses de la souillure, de parfaites ignominies tout cela en phrases convulsives » (88)… Cela dit, le sexte est plus carnavalesque que sadien : imaginez un peu « le défilé des ordureux, femmes en peignoir encore, hommes déjà costumés, narines bouchées tant c’est méphitique. et les Assitadins évacuent, éliminent, rejettent, dégorgent inlassablement sur les montagnes. et tout ce qui leur pultace la paluche, leurs jutances jugulaires et autres brenures troudculatives, prend le chemin des pyramides cacaïennes » (92-93)… Ces figures carnavinfernalesques s’accompagnent d’un phrasé et d’une inventivité verbale qui défigurent la langue officielle. Au reste, à la fin, la figure auctoriale rend compte de cet « impitoyable aventure du verbe » : « On ne travaille pas sur les infra-langages, dans le boyau des boyaux des hypoténèbres, avec l’espoir d’y cueillir des fleurs de rhétorique. […] Les mots, c’est du solide, du révélant, du prémonitoire. Plus bas on descend pour les trouver, plus loin ils vous emmène dans le pire ou le sublime. Le reste, c’est de la… littérature » (128-129).

Tout commence en Suisse, là où tout n’est qu’ord(u)re et Nausée. Et après une époustouflante litanie de l’ORDURE, surgit, haute en couleurs, « une BÊte semant l’eFFROI » (21) : « poussé par une force rythmique irrésistible » (48), Beffroi a pour cervelle « un cervolcan revolverisé » (34) et pour tic de langage l’expression « À dos de Dieu » – comme son auteur a pour péché mignon la crase. Beffroi, celui qui convoite le con de Marianne : « Et quel Con ! Sélénoscopique, multimouilleur, dynamocloacal, flic-flacophonique, arborivore, anthropicide, macrolippu, et on en passe » (50). C’est dire à quel point il affole la langue, la tirant à hue et à dia comme une bête : « Carne-moi plus et j’te plus carnivore Vorprends mon charnuvit dans tes charnelles et sursuce à gogorge déployautée ployée ma carne que j’te langouille l’anus nuss à l’boyau del gouillaloyau mouille et j’fouille et merde ouillpisse en gueulle comme pisse-mer barbouille et heurg Kcé bon cul lapculboncé ké miam miam […] » (75)… Beffroi, c’est l’estocade donnée à l’ordre et à l’ordure dans une épopée horriblement drôle « jusqu’aux Boues notariales » et au quartier du « Consortium bureaucrado » (113-115).
AHON ! Réjouissant, car des plus rares dans notre lissetérature hexagonique !

 

® En arrière-plan : Le Christ aux limbes, par un suiveur de Bosch.

 

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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