[Libr-relecture] Shaun Levin, Le Garçon en polaroïds, par Christophe Stolowicki

[Libr-relecture] Shaun Levin, Le Garçon en polaroïds, par Christophe Stolowicki

mai 17, 2019
in Category: chroniques, UNE
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[Libr-relecture] Shaun Levin, Le Garçon en polaroïds, par Christophe Stolowicki

Shaun Levin, Le Garçon en polaroïds, traduit de l’anglais par Étienne Gomez, avec 16 photos de famille, Signes et balises, hiver 2017, 72 pages, 11 €, ISBN : 978-2-9545163-6-3.

Souvenirs de vacance d’une vie singulière, à ponctuation de polaroïds. Ou la grande vacance, chahutée d’Afrique du Sud où Shaun Levin naît dans les années 60, en Israël où se passe et repasse l’adolescence – levée sinon comblée à Londres où l’écrivain se pose. Instantanés : une vie mise à nu en couleurs. Instants d’années : introduisant dans le détroit, au dérobé, au surexposé. D’une vie quelques instants commentés, parfois en décalage.

« Le Garçon est né gros et laid avec des tétons qui pointent et une voix qui couine » en regard d’une photo portrait de ravissant garçon blond au sourire radieux. En regard d’une photographie du garçon et de son chien un texte intitulé Le Garçon et son père où « quand son Papa lui frapperait le museau, le lui fourrerait dans son urine, le Garçon saurait que personne au monde ne l’aime autant que son Papa » et où revient en litanie, traduit textuellement, l’intraduisible that is a good boy. Pas un mot de la mère, on sait qu’elle existe par le Playgirl découvert sous la pile des Penthouse « dans la chambre de ses parents ».

En jeunes filles en fleurs, insectes pollinisateurs et fleurs dioïques ne se déguise pas ici l’amour maudit. L’été de ses seize ans le Garçon se masturbe sur le nu en double page d’un « suave […] brun avec des moustaches et plein de poils sur la poitrine », « allongé nu il se gorgeait de soleil comme si ça pouvait le transformer [en fille], expos[ant] à la vue de tous comme en sacrifice […] une héliophilie aveugle. »

« Te voilà dans le sanctuaire de la bibliothèque, le seul endroit où tu puisses t’isoler. » Du il au tu passé juste pour l’intermède d’une interpellation, d’une mise en abyme de son récit roman, l’auteur résume quelques polaroïds impubliés et abruptement conclut, recouvrant ses distances, que « s’il mourait pour se retrouver au paradis [il] demanderait à tous les gens qu’il aime de lui donner régulièrement des claques », d’un envoi faisant sonner quelques strophes au mitan de son roman poème.

Ah le vert paradis des amours masculines, « neuf ou dix ans », « treize ans. Quatorze au maximum », « dix-sept ans la première fois que ça arrive, et par première fois il veut dire en tant qu’adulte », en regard du même Garçon toujours bouclé blond, à présent éphèbe « grand et mince », aux « tétons si doux, si beaux », à « la peau hâlée », cadré centré en bord de plage aux trois strates de ciel, mer écumeuse et sable blond, en plan américain.

Choses dites au Garçon : « macaque tapette mauviette chochotte gros tas lourdaud bigleux […] gros tas moche comme tu es gros tas gros tas moche gros et moche qui a envie de jouer avec toi rapiat crampon youde juif gras et poilu avec ton gros nez et tes gros nichons », au youde près celles de Paysage de fantaisie de Tony Duvert, auteur maudit.

Poème-polaroïds pour qui je donnerais tous les romans-photos.

Aux photographies suivantes Shaun Levin a viré au brun taillé en brosse, sans explication. Sinon, en regard d’un flash back sur l’angelot blond, le commentaire qu’ « en vieillissant il fait un peu gorille, maintenant ; en vieillissant il a viré au chimpanzé, et la beauté de son adolescence s’est évanouie. » Quelques petites amies, qu’il s’abstient autant que possible de pénétrer.

Explication, au décours, au débours d’une photographie où « le Garçon [qui] pose avec ses chaussettes de rugby […] est laid, laid comme ces Juives du Moyen-Âge qui se rasaient le crâne pour se rendre indésirables aux violeurs cosaques. La blondeur du garçon et la quantité de roux dans la famille ne font que prouver la futilité de telles tactiques. » De l’homosexualité (quelques psychanalyses en filigrane) rend compte « l’abandon dans les gènes », connu sur quatre générations.

Le garçon (ne) grandit (pas). En épilogue, entre deux photographies de lui bébé, la seconde dans les bras d‘un brun frisé en qui l’on découvre enfin son papa – un poème, de partout qui débonde, « aspiré par la bonde » : « ni faconde ni mèches blondes, plus de quoi en faire tout un monde. » D’ « Un homme, ou tout comme. » Performance du traducteur.

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rédaction

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