[Libr-retour] Olivier Domerg, La Somme de ce que nous sommes, par Christophe Stolowicki

[Libr-retour] Olivier Domerg, La Somme de ce que nous sommes, par Christophe Stolowicki

juillet 15, 2019
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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[Libr-retour] Olivier Domerg, La Somme de ce que nous sommes, par Christophe Stolowicki

Olivier Domerg, La somme de ce que nous sommes, Lanskine, avril 2018, 112 pages, 14 €, ISBN : 979-10-90491-63-2. [Grand prix de la poésie de la S.G.D.L 2019].

Le livre débute comme une hagiographie de l’enfance heureuse, immergée en nature : dans « une large anfractuosité, une chambre d’échos, un abri de fortune, entre théâtre et grotte, dans (et au-dessus de) laquelle, comme il est dit dans une chanson, “nous vîmes passer notre enfance” » : le repaire de corsaires, la corsetée de bonheur enfance sur laquelle aucun freudisme n’a prise, le jardin d’Éden clos et illimité, aussi peu localisable sur une carte que la bouche des Enfers – sinon sur une colline non loin de la Sainte-Victoire, entre deux restanques dont s’effritent les pans de pierres sèches ; « un espace à la fois réel et imaginaire où prédominent le pin d’Alep, le chêne kermès, la garrigue crochue et fragrante, la caillasse blanche et grise, l’omniprésence du calcaire provençal – un espace dans lequel nous vivions à plein et nous projetons encore ». Enfants des villes, de parents désunis, lisez et enviez, il vous en remontera toujours, nutritive, thérapeutique, quelque bouffée d’enchantement.

Ouvrage en trois parties, la première de souffle égal, tombée de versets réconciliant prose et poème, où le poème reposé de tout lyrisme, déposé labile, s’étoffe en prose jusqu’à disparition complète, ne cligne que par des reprises – vrille au pénultième feuillet, annonçant la frêle, émotive péroraison ; les deux autres tout en blancs, l’une régulièrement à deux distiques par page et formelles astérisques ; la dernière en monostiches tel un amerrissage, le blanc s’étend, son épaisseur varie, délassant, comprimant la Recherche d’un Temps qui ne s’égare, présent omniprésent jamais lâché.

La somme de ce que nous sommes, qui cogitons donc sommes dans l’ergastule de notre mémoire récente, appelle une Recherche tôt ou tard. Ce très beau livre, atypique en gageure dans l’œuvre implacablement visuelle et descriptive (encore que sonore à raison, et nourrie de concepts) d’Olivier Domerg, attente, attempts, plus tentative qu’attentat de gamin « forban » – au sou-venir que gauchit un survenir tenace. « Pour toucher davantage / au réel [dans] la rage d’y parvenir », des vers inversent en escalier un decrescendo : rage, for(ç)age, fors âge. Aux « souvenirs courts, exempts de remords », tout en saccades visuelles ; aux « récifs à fleur d’eau ; de peau » où la mémoire prend ô, en porte-à-faux elle chavire, traquée à fleur de flottaison dans ses œuvres vives – décrué d’espace-temps celui à trois dimensions où l’œil excelle.

Aveu d’un « répertoire de sensations plus que de souvenirs » : dans ce présent perpétuel vif-argent, il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarettes entre soi et soi – un soi collectif, les souvenirs saisis à la troisième personne du pluriel d’une « ribambelle de gosses guillerets, tout à la joie d’être ensemble », « captifs d’un regard ou saisis par la déflagration d’un sourire. Ce qui s’ouvre alors en eux ! » ; « l’émerveillement que leur procure l’île ». On ne perce pas l’écran des jours en porte-parole d’une fratrie de cousins, de compains. Dans ce jardin d’Éden manquent la pomme et le serpent et Ève n’est jamais évoquée, sinon comme féminin d’« île » ou comme dédicataire.

Mais j’ai mauvaise grâce à relever ces « quelques tulipes dans une forêt d’iris ». D’un tel bonheur d’un seul tenant, merveille d’anachronisme servi par une écriture du grain le plus contemporain, je ne trouve pas d’équivalent dans la littérature française mais dans la russe : Tourgeniev, et surtout Tolstoï : ce « garçon intelligent et bon » postulé dans Enfance, adolescence, jeunesse, que deviendra Pierre à la maturité de Guerre et paix. Je n’ai rencontré ce « très fort sentiment géographique », et un tel génie poétique de l’orientation, que chez Gracq, et sur la fin de sa vie seulement (Les Carnets du grand chemin, 1992), alors qu’il a enseigné la matière. Qui a connu le jardin d’enfance (« générateur d’une longue et vibrante imprégnation », « notre expérience essentielle, celle qui prévaut sur les autres ») en est irrigué, aimanté telle, illuminée dans Zarathoustra par le couchant de Nietzsche, la barque du plus pauvre pêcheur.

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rédaction

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