[Livre-chronique] Eléonore Mercier, Je suis complètement battue

[Livre-chronique] Eléonore Mercier, Je suis complètement battue

mai 27, 2010
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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Éléonore Mercier, Je suis complètement battue, POL, 2010, 112 pages, 11 €, ISBN : 978-2-84682-453-8.

Trois jours après la Journée mondiale de la Femme (le 11 mars 2010), est paru en librairie un livre transgénérique (agénérique ?) qui commence et se termine par la phrase titre : "Je suis complètement battue".

Présentation éditoriale

Éléonore Mercier est "écoutante" dans une organisation qui se préoccupe des violences conjugales. C’est-à-dire qu’elle prend les communications des femmes en état de détresse qui appellent pour pouvoir parler, être écoutées. Elle fait cela depuis plus de quinze ans. Prenant en note sur des cahiers ces entretiens, elle a eu l’idée de réunir en un recueil la première, et seulement la première phrase dite, l’entrée en matière en quelque sorte, la phrase inaugurale par laquelle va commencer l’échange, celle qui dit tout, celle sur quoi va s’appuyer le reste. Cela donne un livre sidérant. Sidérant d’abord pour le témoignage brut, immédiat qu’il constitue, sans pathos, sur un pan honteux de nos sociétés. Sidérant ensuite pour sa teneur littéraire totalement inédite. Il y a là un tel désir d’expression, une telle volonté de dire qu’elle se soumet la langue, la syntaxe, la bienséance formelle. Elle use de la maladresse comme d’une forme. C’est bouleversant et montre que la littérature est partout où il y a de la vérité et de la justesse. Ici 1 653 fois…

Chronique

Du symptomatique…

Dans ce livre qui, si l’on ose dire, sort des sentiers battus, nous sommes confrontés à une violence dramatiquement quotidienne : "Mon mari est violent et armé, j’ai peur pour ma vie" p. 11) ; "C’est pour une patiente qui est dans mon cabinet, bleue des pieds à la tête" (30) ; "Mon mari a tout cassé dans la maison et je ne sais pas à qui le dire" (32) ; "Mon mari menace de me couper en morceaux devant le petit" (58)… On peut enregistrer un cas de reproduction sociale explicite et plusieurs qui ressortissent à la psychopathologie : "Mon fils aîné de 32 ans m’a frappée comme son père" (33) ; "Mon mari découpe les vêtements à moi et à la petite" (14), "Mon mari a cisaillé toutes mes affaires" (18), "Mon mari met la musique à fond la nuit jusqu’à ce que le bébé se réveille" (20), "Mon mari m’a coupé les cheveux dans la nuit" (21)…

Bien entendu, ces "faits divers" sont révélateurs de notre société : "Ma mère a 90 ans et se fait frapper par son ami de trente ans plus jeune qu’elle", "J’ai bien sûr été battue" (19), "son mari veut qu’elle se prostitue" (21), "C’est pour une situation classique de violences conjugales" (106), etc. – y compris dans le recours à une novlangue aussi aliénante que rassurante :  en détresse, faute de pouvoir trouver les mots pour le dire, les victimes se raccrochent à la langue kiskose, qu’ils subissent pour la simple raison qu’elle sonne bien, qu’elle est présentée comme respectable, médiatiquement valorisée… et souvent en font un usage approximatif : "J’ai des problèmes de couple en violence", "J’ai une présomption de femme battue" (27), "Une amie a subi des dégradations volontaires" (37), … Pour dédramatiser, d’autres s’en remettent à la Langue Euphémisée Ambiante : "J’ai un problème de violence pas plus grave qu’une autre" (14), "J’ai un souci avec mon mari" (24), "Mon mari a eu un geste malheureux" (57), "J’ai un problème de violences qui devient lourd à gérer" (95)…

… aux fleurs (rhétoriques) du mal…

C’est dire la significative prégnance du discours figuré. Comme on peut s’y attendre, la périphrase euphémisante est de mise : "J’ai dû partir de chez moi parce qu’une personne a essayé de m’étrangler" (26). Mais plus étonnamment, on peut relever des syllepses de sens : "Mon mari nous a coupé la lumière" (et pour cause ! – p. 17), "Je suis avec un homme qui ne me laisse pas respirer" (au propre comme au figuré sans doute – p. 21), "Mon mari a plusieurs identités" (problème qui concerne également le Ministère de l’Intérieur ?)… Le désarroi provoque des zeugmes saisissants : "J’ai un mari qui a des problèmes avec l’alcool et avec moi" (31), "Mon mari me fait du chantage à la ceinture et à la restriction" (32), "Je suis à l’hôpital avec une amie qui a le nez cassé et qui est enceinte de 6 mois" (61), "Mon mari est diabétique et violent" (95)…

Du dramatique au comique…

C’est dire aussi que les barbarismes, solécismes et maladresses d’expression diverses sont source d’humour noir : "C’est pour une amie qui reçoit des coups gratuits" (12) ; d’équivoques et d’incongruïtés : "Je ne sais pas quoi faire avec  mon mari" (31), "Je ne suis pas française et je suis battue" (32), "Mon mari n’accepte pas ma séparation" (42), "J’ai un mari que j’aimais et que j’admirais, maintenant j’ai honte de partout" (42), "Mon mari ne me frappe pas mais verse sur moi une grosse autorité" (105)… Certaines phrases-situations sont drôles, farcesques : "J’ai mis mon ami à la porte mais il a le double des clés" (70), "Mon mari n’est pas tout à fait normal mais ça je le savais" (103), "J’ai un mari qui me pince et pince aussi sa mère" (104), "Je suis avec quelqu’un qui de temps en temps me promène dans l’appartement"… et que penser de celle-ci, éminemment surréaliste : "Mon ami m’a marché dessus avec un grand couteau" (43)…

Un document poétique et sociologique

Dans la mesure où il s’agit d’un montage de phrases prélevées dans la réalité sociale, d’une juxtaposition d’énoncés flottants – car décontextualisés –, d’un travail sur des formes discursives et les représentations qu’elles véhiculent, nous avons bel et bien affaire à un document poétique au sens où l’entend Franck Leibovici (Des documents poétiques, Al dante, 2007). Mais ce sont également des micro-récits de vie qui, du fait même qu’ils condensent des histoires thématiquement semblables, peuvent favoriser la connaissance objective d’un phénomène social contemporain (ethnosociologie de Daniel Bertaux).

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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