[Livre-chronique] Mathieu Brosseau, La Confusion de Faust

[Livre-chronique] Mathieu Brosseau, La Confusion de Faust

mars 30, 2011
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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Mathieu Brosseau, La Confusion de Faust, Dernier Télégramme, mars 2011, 20 pages non numérotées, 6,50 €, ISBN : 978-2-917136-45-4. [Lire les extraits parus sur Libr-critique]

"Satan, sors-moi de cette langue affreuse qui n’est que du plomb dans ma tête, qui n’est que du poids d’os. De la chose elle-même. Et c’est pourquoi les animaux ressortiront. C’est le cycle" (p. 15).

Quel diable a-t-il poussé Mathieu Brosseau du côté de chez Faust ?

L’attrait pour un certain romantisme spiritualiste : l’extase mystique, les universelles correspondances ("tout est dans tout"), la communion avec un monde animé (Hugo : "Tout vit, tout est plein d’âmes" ; Brosseau : "J’observe ici la nature, toute mouvante de mille âmes")…

L’attrait pour la dualité, le paradoxe ; d’où la série d’antinomies qui structure le texte : Orient/Occident, Dieu/Satan, connu/inconnu, humain/animal, plein/vide, dicible/indicible, parole/silence, dispersion/concentration, Moi/Autre, dedans/dehors…

L’attrait pour l’Orient, un "Orient de chair" – "Là, tout n’est qu’ordre et beauté / Luxe, calme et volupté", a dit le Poète –, contre un "occident, industrieuse mystification, pays des drogues et épouvantails"…

La nostalgie des mythes : "on ne me fera pas dire qu’après Dieu, on ait inventé quoi que ce soit de mieux. Bien que naissent ici ou là quelques croyances en la Machine. Ça viendra. Mais là, incontestablement, il y a un creux. Après la bosse du romantisme, c’est le dromadaire du cricuicri. Une guerre bactériosémiologique. Tu mets un singe devant un ordinateur. Tu attends qu’une fleur pousse dans son esprit" ; "Maintenant, on attend le Grand Autonome de la Machine. Le Ciel, c’est fini"…

Tel le cygne baudelairien, celui qui est "humain par défaut" n’est pas à l’aise dans le monde moderne. Pour lui, le Moderne, c’est la répétition de l’Ancien : "on dit qu’on fait des formes nouvelles. On réinvestit, quoi. Mais, pardonnez-moi, sous le soleil rien de nouveau" ; le moderne, c’est la perte du sacré, du spirituel, du sens et de la conscience : "C’est surtout de ça dont on parle, du trivial dans le sacré. C’est là qu’en est la modernité, à se mordre les pieds. [...] Il y a surtout des manières, on examine les façons de, les façons d’entrer en conscience mais comme il n’y a plus de conscience, il n’y a plus de façons de, sinon qu’en apparence" ; le moderne, c’est le déclin, y compris en matière linguistique : "C’est dans le langage parlé qu’on puise tous les sens pauvres de notre écriture"…

Las, non pas du monde ancien comme Apollinaire, mais du monde moderne comme le Baudelaire du "Cygne", le poète antimoderne affirme sans ambages : "Alors, oui, soyons classique, lyrique et disons, pour tordre le modernisme formel, disons que le mot n’est pas une pâte [...]"… Et pourtant la forme est moderne : l’éclatement de la page traduit la dispersion psychique, la déperdition ontologique. Pour Brosseau comme pour le peintre de la vie moderne, tension et contradiction sont au cœur de l’écriture : il s’agit de "tirer l’éternel du transitoire", d’ériger le miroir critique du contemporain.et de viser l’inactuel. Ce ressourcement permet au jeune poète, parmi d’autres, de renouveler un lyrisme contemporain plutôt atone.

La confusion mentale du poète est liée au langage. Le verbe comme faute originelle. Aussi le Faust moderne invoque-t-il le diable pour ne plus être parlé, être délivré de la parole confuse (voir l’exergue). Que faire de cette naissance-là, celle à la parole ? La faute seconde consiste à choisir d’écrire pour faire silence.

 

 

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Fabrice Thumerel

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