[Livre-chronique] <strong><em>NOMBRES. De zéro à onze</strong></em>

[Livre-chronique] NOMBRES. De zéro à onze

mars 19, 2009
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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NOMBRES. De zéro à onze, Biro éditeur, "KB", 2009, 56 pages, 12 illustrations, 18 €, ISBN : 978-2-35119-055-5.

Depuis ce mardi 17 mars, date de sa sortie en librairie, vous pouvez goûter sans modération ce savoureux objet transartistique qui fait se réfléchir de courts textes savants, humoristiques et/ou ingénieux, et de subtiles créations picturales plus ou moins figuratives, plus ou moins colorées.

Présentation de l’éditeur

"Ce volume bouscule les règles de la collection. Deux chapeaux contiennent chacun une série de numéros de zéro à onze. Douze écrivains tirent chacun un numéro, de 0 à 11, et écrivent un texte dont la forme est libre sur ce chiffre. Douze artistes créent une œuvre inspirée par le nombre choisi au hasard, de 0 à 11, dans le deuxième chapeau. Chaque chiffre est donc le thème d’un court texte (entre 150 et 1500 signes) et d’une œuvre réunis par le sort sur une double page."

Écrivains : François Bon, Alain Borer, Eric Chevillard, Maryline Desbiolles, Jean-Marie Laclavetine, Gilbert Lascault, Christine Montalbetti, Marie NDiaye, Emmanuel Pierrat, Christian Prigent, Marc Villard, Martin Winckler.
Artistes : Jeffrey Blondes, José David, Gérard Fromanger, Ra’anan Levy, Ivan Messac, Florence Miailhe, Josef Nadj, Sharon Stepman, Richard Texier, Vladimir Velickovic, Patrick Zachmann, Zao Wou-Ki.

Chronique

Si, depuis un siècle, la collaboration entre écrivains et peintres est devenue règle d’art et si, par ailleurs, un poète comme Rimbaud pouvait associer une couleur à chaque voyelle, l’entreprise consiste ici à faire se répondre deux imaginaires et deux arts à propos d’un même chiffre tiré au sort. Autant dire que chaque création est autonome et que la reproduction picturale ne sert pas de simple illustration au texte. Autrement, l’horizon de P. Zachmann et l’huître de R. Levy devraient se rapporter au texte de J.-M. Laclavetine, et non à celui de A. Borer ou de F. Bon. Ainsi, qu’elle relève du dessin, de la peinture, de la photographie ou du film, qu’elle soit abstraite ou figurative, l’iconographie traite un sujet qui n’a souvent que peu à voir avec la performance de l’écrivain.

Ici, point de véritable symbolisme, sauf peut-être dans la contribution de Laclavetine sur le huit, mais sans que ce soit la clé essentielle : formes visuelles, phoniques et linguistiques sont privilégiées. Et quand le duo Miailhe / Lascault convoque les neuf Muses, on retient surtout l’insolite structure ennéagonale de la citadelle aux 92 fenêtres, la petite musique libertine des neuf caprices et les formes serpentines des neuf 9 qui enlacent les figures féminines. Le plus radical, Eric Chevillard, refuse avec humour toute interprétation symbolique pour s’attacher à la forme même du 7 : "Ne comptez plus sur moi pour dénombrer vos jours, vos péchés capitaux, vos sacrements et vos fléaux, les notes de votre musique et les branches de vos chandeliers […], maniez-moi plutôt comme une faux, comme une hache, rasez cette sombre forêt de symboles et d’arcanes […], ne voyez-vous pas que je suis un angle mort, un arc brisé, un cil, une aile de papillon voguant sans but dans le vent fortuit et les plus légers courants d’air ?"

Le pur narratif ne saurait convenir non plus : l’expressivité comme la densité esthétique et/ou philosophique ressortissent essentiellement au travail poétique. Ainsi, dans "L’Aberration d’Oultamih", tout l’art d’Alain Borer réside-t-il dans la transsubstantiation de l’anecdotique en une vertigineuse valse des signifiés et des signifiants. La virtuosité de Christian Prigent est tout autre, qui nous offre une saynète se déroulant de onze heures à minuit : c’est une fantaisie (un cappricio) de onze vers de onze syllabes avec jeux phoniques. Tout aussi ingénieux, le carré de François Bon, sans ponctuation mais ponctué par le retour de UN : cette ritournelle développe "une langue une fuite une perte une fin", et, en cette ère capitaliste où l’UN a fait place au multiple, fait se télescoper différentes facettes de l’indéfini du singulier et de l’identité.

 

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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