[Livre + Chronique] <strong>Poèmes paysages maintenant</strong> de Michaël Batalla

[Livre + Chronique] Poèmes paysages maintenant de Michaël Batalla

juin 14, 2008
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
0 12123 1

  Michaël Batalla, paysages maintenant, postface de Michel Collot, éd. Jean-Michel Place, 62 p., ISBN: 978-2-858939-11-4, 8 €.

[4ème de couverture]
J’écris le mot paysage
je regarde le mot paysage
j’écris le mot maintenant
je regarde le mot maintenant
j’ai trouvé le nom de ce que je vois
je vois un paysage maintenant

Michaël Batalla est né à Reims en 1971. Il vit et travaille à Paris. Il dirige la collection Expériences poétiques des éditions le Clou dans le fer et anime des ateliers d’écriture. Sa réflexion sur les modalités de fabrication et de publication de la poésie contemporaine le conduit à de multiples collaborations, notamment avec des architectes.

[Chronique]
Anne Cauquelin dans L’invention du paysage, initialement publié en 1989 (réédition en 2000 avec une longue préface) explique que le paysage, loin d’être à l’image de la nature (une copie, une mimésis), est le résultat d’une construction complexe, non seulement liée au perspectivisme liée à la Renaissance, mais aussi dépliant l’ensemble des constructions qui lui serait antérieures, comme s’il s’agissait de déplier une structure. Le paysage n’est pas ainsi, en tant que représentation à l’image de la nature, mais il serait en quelque sorte la manière dont la conscience humaine fait naître la perfection d’un site, archtitecture une réalité à partir de sa propre conscience.
C’est à partir de là, que nous pouvons appréhender le texte de Michaël Batalla. Le titre lui-même, immédiatement, est l’indice de ce surgissement non de l’extérieur, mais de la conscience qui fait naître le paysage, la conscience comme axe "fenestral" (p.35). "paysages maintenant", à savoir maintenant apparaîssent les paysages. Le paysage ne préexiste pas à la vue, à celui qui va en déplier les espaces, angles et figures. On ne trouve pas un paysage, mais le poète l’élabore, en creuse les traits, en déplie les espaces et les figures. Paysages maintenant, paysages qui ne peuvent être qu’à partir d’une expérience de pensée.
Dès le début du texte, et l’ouverture au Voici qui précède la suite des 7 poèmes paysage maintenant, Michaël Batalla, se tient en retrait de toute chosification, ou objectivité du paysage comme réalité extérieure et qui préexisterait au dire.

"Il n’est pas un objet
il n’a pas l’unité d’un objet
il n’est pas non plus une chose
il n’est pas un corps
je me sers de lui je l’exploite je fais de lui une matière
(…) sans moi il est perdu il n’a pas d’existence"

Le paysage naît du regard qui se se dit en mot, des mots qui déplient le voir d’un regard. Le paysage est ainsi le nom de la tension entre ce qui est vu et celui qui voit. Il n’est aucunement l’étendue extérieure qui fait face. Il n’est pas non plus l’invention d’une réalité fictive par l’imagination. Le paysage est le nom de ce qui se présente dans le dire comme écart entre le corps de celui qui voit et l’étendue accueillie dans le voir. Le paysage est une tension.
C’est pourquoi écrire le paysage, tient au fait d’une nécessaire poétique. Le paysage est jeu/tissu des mots qui présentifie la spatialité. On ne peut seulement regarder le paysage, il faut l’incarner. "je comprends que ce paysage a besoin de moi qui le regarde l’observe le contemple" (p.7), "j’écris le mot paysage / je regarde le mot paysage (…) / je vois un paysage maintenant" .

Michaël Batalla pour faire surgir le paysage quitte toute forme de rhétorique lyrique, pour jouer entre un régime énumératif/monstratif qui va se composer avec une figuralité quasi-mathématique. Ceci vient du fait que si, le paysage est lié au cadre du perspectivisme, alors son ossature première, étant dans le voir qui se saisit de son vu, est liée à la conscience géométrique. C’est en ce sens qu’au lieu d’en rester à la composition de figures, il ouvre au figural du paysage : "l’imagination mathématique" (p.12), à partir de laquelle les choses sont saisies dans leur figuralité et non pas leur matérialité : "la ligne est un contour / peut bien être une trajectoire ou sa trace / la ligne peut bien être une trace" (p.13).

Mots d’où naissent chaque paysage, paysage de la page où la figure des mots donnent corps au voir. Ici, on ne peut ne pas penser à André du Bouchet et à sa manière de faire apparaître la page comme lieu de la trace, par exemple dans Une tache. Et dès lors, il est peu surprenant de voir Michel Collot postfacer le livre de Michaël Batalla, lui qui a consacré un de ses chapitres de L’Horizon fabuleux à André du Bouchet.

Ecrire le paysage est ainsi s’ouvrir à ce que peut présentifier la phrase en tant qu’elle est figure. C’est accueillir, parfois même avec surprise, des mots dont il ne soupçonnait pas la possibilité d’évocation ("Le verbe grouiller (au demeurant assez laid) / m’est présenté par je ne sais quelle instance mentale" (p.35)). C’est aussi s’ouvrir à la matière que les mots donnent à sentir et penser. L’auteur nous invite à saisir cela notamment dans le troisième Poème paysage maintenant, à partir de l’eau. L’eau survient dans le paysage-poème, selon la nature même du mot. L’eau est eau à la mesure des vers.

"Une pensée :
l’eau est en un seul morceau"(p.15)
(…) L’eau arrive en ce moment"(p.16)

Le paysage ne préexistant pas au dire, c’est le dire qui peu à peu esquisse sa matérialité de mots, ses courbes et mouvements. Toutefois, s’il y a ouverture d’un paysage, c’est que ce qui est vu fait impression dans le voir, touche la sensibilité de celui qui fait face (ce qu’il nomme "l’effet de monde" p.46). Il y aurait ainsi comme un travail impressionniste, si on considère en effet que l’impressionnisme ne peint rien d’autre que ce qui apparaît dans la vue. Non ce qui est vu, mais le fourmillement irrissé de la vue qui voit et qui étant touché, se saisit d’elle-même. Cet impressionnisme, on le perçoit à de nombreuses reprises à partir des juxtapositions de couleurs qui donnent les tonalités du paysage. Impressions colorées, presque abstraites à certains moments, sans autre référent que la référentialité de leur présence :
"Rouge bleu jaune
blanc évident noir
brun vert très sombre maintenant" (p.23)

Ainsi ce petit livre de Michaël Batalla, est une expérience de paysagification fragile, où chaque figure, chaque mot, devient clignement de l’oeil de la pensée. Un très beau petit livre à découvrir chez Jean-Michel Place.

 

, , , , ,
Philippe Boisnard

Co-fondateur de Libr-critique.com et administrateur du site. Publie en revue (JAVA, DOC(K)S, Fusees, Action Poetique, Talkie-Walkie ...). Fait de nombreuses lectures et performances videos/sonores. Vient de paraitre [+]decembre 2006 Anthologie aux editions bleu du ciel, sous la direction d'Henri Deluy. a paraitre : [+] mars 2007 : Pan Cake aux éditions Hermaphrodites.[roman] [+]mars 2007 : 22 avril, livre collectif, sous la direction d'Alain Jugnon, editions Le grand souffle [philosophie politique] [+]mai 2007 : c'est-à-dire, aux éditions L'ane qui butine [poesie] [+] juin 2007 : C.L.O.M (Joel Hubaut), aux éditions Le clou dans le fer [essai ethico-esthétique].

View my other posts

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *