[Livre - chronique] Robert Menasse, La Capitale, par Fabrice Thumerel

[Livre – chronique] Robert Menasse, La Capitale, par Fabrice Thumerel

mai 25, 2019
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[Livre – chronique] Robert Menasse, La Capitale, par Fabrice Thumerel

Robert Menasse, La Capitale (2017), traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, éditions Verdier, 2019 pour la traduction française, 448 pages, 24 €, ISBN : 978-2-37856-010-2.

Présentation éditoriale

Un cochon sème la panique dans le centre de Bruxelles. Autour de la place de la Bourse, un Turc de passage est renversé par l’animal. Un vieux monsieur lui tend la main pour l’aider à se relever : « Gouda Mustafa prit la main et se releva. Son père l’avait mis en garde contre l’Europe. » C’est sur cette scène symbolique que débute le roman de Robert Menasse, 448 pages haletantes et débordant d’imagination qui nous emmènent dans le monde ubuesque de « l’Europe ».

L’agression du cochon fou n’est pas la seule péripétie du début de ce livre : dans le même quartier, un homme est tué d’une balle de revolver. Qui est-il, pourquoi a-t-il été tué ? La question sous-tendra le récit jusqu’à sa fin, sans qu’on y apporte de véritables réponses. Le coup de feu a été entendu par un voisin, le Dr Martin Susman, qui travaille à la Commission européenne et sera l’un des personnages principaux d’une autre branche du récit. Ainsi commence à tourner un incroyable manège sur lequel Menasse dispose ses personnages avec une inventivité sans borne et une joie créative aussi sardonique que communicative.

Dans cette atmosphère tantôt spectrale, tantôt burlesque, mais toujours d’une drôlerie aussi fine qu’irrésistible, Menasse s’amuse alors à entremêler la trame de ses récits et à provoquer des croisements entre tous ses personnages. Bruxelles est la scène de son théâtre, il y déroule son récit comme un metteur en scène de talent : le rythme est précis, l’humour sec et omniprésent, le fond pensé et solidement charpenté.

Cet ouvrage a reçu le Prix du Livre allemand 2017.

L’Europe… « une véritable cochonnerie »… /Fabrice Thumerel/

« L’Histoire n’est qu’un mouvement de balancier entre pathos et banalité.
Et le mortel est projeté tantôt d’un côté, tantôt de l’autre » (p. 188).

« … à Bruxelles on ne comptait pas le temps en années, mais en kilos » (233).

« Comment peut-on donc aider les gens de ce continent à prendre
conscience qu’ils sont des citoyens européens ? On pourrait
par exemple remplacer tous les passeports nationaux
par un passeport européen » (376).

Menace sur la ville… Et comme cette ville est Bruxelles, menace sur l’Europe !
Panique dans la célèbre capitale européenne : y fait irruption un cochon, avec un je ne sais quoi de fou, grotesque et menaçant… Un seul ou plusieurs ? D’où vient-il ? Existe-t-il seulement ? Peut-on interpeller un cochon ? Et au fait… comment l’appeler ?
Un cochon, ce n’est pas rien : sa symbolique est des plus riches (cf. p. 306)… et puis, quel enjeu économique, au sein de l’Europe comme dans les tractations avec la Chine ! Rien d’étonnant, donc, à ce que le syndicat des producteurs de porcs européens puisse se nommer « TEPP » (« débile », en allemand)… Rien d’étonnant non plus à ce que cette apparition engendre une vague porcine sans précédent : objets dérivés, « costume grotesque » à des fins publicitaires…
Cet animal incongru sert de fil rose à une fable bouffonne et satirique qui nous conduit d’un assassinat dans lequel est impliqué l’OTAN à « l’enterrement silencieux d’une époque » (435) après la mort accidentelle du professeur David De Vriendt, l’un des derniers rescapés d’Auschwitz encore vivants, dans un attentat particulièrement meurtrier ; entretemps, suicide près de Lodz d’Adam Goldfarb, dernier survivant du camp de Lodz…

Cette fresque caustique et drolatique se situe en droite ligne du chef-d’œuvre signé Musil, L’Homme sans qualités, assurément le livre de chevet des politiciens autrichiens : onze chapitres dont le caractère énigmatique est poussé à l’extrême dans le titre du dixième, écrit en polonais sans aucune traduction… Au reste, pas plus incompréhensible que le jargon et les us de cette vénérable institution que constitue la Commission Européenne. Celle-là même dont le narrateur nous donne un aperçu du fonctionnement : « Pour tout membre de la Commission désireux de faire avancer un projet, constater que personne ne s’y intéressait était un grand soulagement. On pouvait ainsi, sans se coltiner d’innombrables opinions et opinions contraires, propositions improductives et critiques mesquines, avancer immédiatement et à grands pas, et créer des faits accomplis sur lesquels il ne serait plus possible de revenir » (275).
Celle-là même dont il convient de célébrer le jubilé, tâche qui revient à son « parent pauvre », le secteur de la culture : c’est ainsi que Martin Susman, celui qui sue comme un cochon, propose l’organisation d’un événement qui rappelle l’idéal européen défini ainsi par Jean Monnet : « Tous nos efforts découlent de la leçon de notre expérience politique : le nationalisme mène au racisme et à la guerre, et dans sa conséquence radicale à Auschwitz » (255). C’est pourquoi l’incorrigible professeur Alois Ehrart, au sein même du think tank « New Pact for Europe » – refuge de lobbyistes vénaux dont le credo est « Il nous faut plus de croissance ! » (« aux ongles incarnés » également, rétorque-t-il !) -, propose « une économie transnationale », « une démocratie postnationale » dont la capitale serait… Auschwitz !

Faute de quoi, cette Europe régie par des Experts Nationaux Détachés (END) pourrait connaître sa fin – the END.

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Fabrice Thumerel

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