[Livre-événement] Pierre Jourde, Le Maréchal absolu

[Livre-événement] Pierre Jourde, Le Maréchal absolu

septembre 7, 2012
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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Pierre Jourde, Le Maréchal absolu, Gallimard, septembre 2012, 739 pages, 28 €, ISBN : 978-2-07-013669-8.

"J’ai à te parler de meurtres, de viols, de massacres, d’actes de ténèbres
de forfaits abominables, de complots, de perfidies, de trahisons, de crimes,
lamentables à entendre, impitoyablement exécutés" (citation en exergue : Shakespeare, Titus Andronicus).

En cette période de temps fort pour la production – et donc de temps mort pour la création (en cette "rentrée littéraire", seuls n’émergent véritablement que quelques titres : Autobiographie des objets de François Bon, L’Auteur et moi d’Éric Chevillard, Acharnement de Mathieu Larnaudie…)  – vient de paraître en librairie le meilleur roman de Pierre Jourde – avec Festins secrets (L’Esprit des Péninsules, 2005), auxquels renvoie le nom de Hellequin (à partir de la page 519). De quoi confirmer qu’il fait désormais partie des grands bâtisseurs de cathédrale littéraire : ingéniosité architecturale et fantaisie verbale ont engendré cette Nef des Fous – dont nous avions eu le plaisir et le privilège de publier le premier chapitre en 2008, au moment même où le chantier prenait forme. [Écouter un extrait lu par un comédien de la Comédie-Française, Thierry Hancisse]

Présentation éditoriale

Ogre sanguinaire et rabelaisien, le Maréchal règne en despote sur la république d’Hyrcasie. Tout le monde veut sa peau, amis ou ennemis. Mais personne ne sait qui il est en réalité, sauf, peut-être, son vieux confident, qui est aussi son secrétaire particulier, son masseur, son homme à tout faire. Des rebelles tentent de renverser le tyran et l’assiègent dans sa capitale. Il n’envisage pas d’autre solution, pour en finir, que de déclencher l’apocalypse.
Pierre Jourde propose ici une synthèse politique des dictatures issues de la décolonisation, et amplifie jusqu’aux limites du fantastique le processus de déréalisation inhérent à l’exercice du pouvoir. Les intrigues, les complots, les personnages prolifèrent et s’entrecroisent, dans un jeu vertigineux. Ce récit polyphonique est à l’image de son personnage principal : cruel, truculent, excessif, comique.

Note de lecture

"C’est cela, notre seul vrai désir, nous raconter, devenir une histoire.
Et c’est ainsi que nous espérons sortir de l’océan des fables en accumulant des fables obscures, émerger au grand jour de la vie en creusant dans la nuit nos galeries de fictions" (p. 239).

En ce monde de simulacres, qui sait quoi ? Qui comprend qui ? Et si notre enfer était d’être enfermé dans un cercle d’histoires, condamné à habiter un univers saturé de paroles ? Où est le pouvoir ? Où sont les responsables dans une société régie par la Grande Occultation ? Telles sont quelques-unes des principales questions que nous pose cette Sotie, ce récit excentrique qui, se plaçant explicitement à l’enseigne de Sterne – l’auteur de Vie et opinions de Tristram Shandy –, progresse par zigzags narratifs et discursifs, spatiaux et temporels, nous perdant avec bon humour dans un labyrinthe de lieux et de noms ; cette fiction critique dynamisée par la tension entre réalité et illusion, réel et virtuel, culture légitime et culture illégitime, classicisme et baroque… ce texte indécidable qui oscille entre fable philosophique, satire politique, farce grotesque, "conte de fée militaire" (150), récit fantastique, roman d’aventures…

Qui parle ici ? Un fantôme ? Qui est ce Maréchal absolu ? Un "récit de récits", un "excès de mots" (239) ? L’un (Cesare) ou l’autre (Alessandro) ? L’un-et-l’autre, Janus qui nous entraîne dans un labyrinthe identitaire, nous confronte à un miroir aux doubles ? A-t-il une existence réelle ou virtuelle ? D’où les hypothèses formulées par celui qui a "toujours aimé la spéculation métaphysique" (177) : "AInsi, peut-être, je parle sans conscience ni être, et ma conscience, ma mémoire, mes questions ne sont que des paroles enregistrées. Sur quel support ? Écrit ? Sur des feuilles manuscrites, enfermées dans une vieille chemise de carton, au fond d’une cave ? Sur une bande magnétique ? Un ordinateur ? Un CD ?" (176). Entre les frères jumeaux, le dictateur et ses sosies, lequel est le vrai Maréchal ? Tyran et clown, despote et fantôme, monstre et marionnette, "le Maréchal suprême n’est qu’un philosophe qui déambule au royaume des ombres, un chercheur inquiet qui voudrait la porte du réel, celle qui s’ouvre enfin sur le soleil, sur la plénitude bleue de la mer" (53). Comme le Sigismond de La Vie est un songe de Calderon, il se perd en interrogations sur le monde sensible, celui des apparences, prisonnier de la caverne platonicienne : "notre monde extérieur : une couche de réalité, laquelle au-dessus se révèle être illusion, qui au-dessus se révèle réalité, par rapport en tout cas à l’illusion qui la surmonte" (72) ; "Je voulais détruire les décors peints, les illusions. Mais en s’effondrant ils ne révèlent que d’autres illusions" (92)… Celui qui a "toujours éprouvé le sentiment de l’irréel" cherche donc dans le pouvoir absolu "un remède à l’irréalité" (175). D’où sa fascination pour la mort : le pouvoir ne saurait être absolu sans une totalisation de soi que seule la mort procure, laquelle transforme l’existence en essence – de sorte qu’on devient sa propre histoire.

Le présent, le réel étant impossible, on n’existe que par et dans les histoires. SI le monde dit réel est une caverne où ne miroitent que des mirages, le roman est un palais de glaces où l’on accède à l’être en s’irréalisant. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que Le Maréchal absolu s’achève sur une barque avec à son bord la conteuse Mère-Grand : comment vous dire plus clairement que tout récit est l’art de vous mener en bateau, et que c’est de cet art qu’il tire son pouvoir absolu.

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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