[Livres] Libr-kaléidoscope (3)

[Livres] Libr-kaléidoscope (3)

mai 7, 2014
in Category: Livres reçus, UNE
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[Livres] Libr-kaléidoscope (3)

Périne Pichon (PP) et Jean-Nicolas Clamanges (JNC) vous présentent une troisième sélection 2014 de livres choisis : Amelia Rosselli, La Libellule ; René Belleto, Le Livre ; Aiat Fayez, Un autre ; Nicolas Bouyssi, Deux bêtes à l’intérieur.

 

► Amelia Rosselli, La Libellule, traduction Marie Fabre, Ypsilon éditeur, 2014, 19 €, ISBN : 978-2-35654-035-5.

Après les Variations de guerre, c’est en version bilingue que nous est offert ce grand poème qui marque une mutation décisive dans l’art de la grande poétesse italienne. Comme l’écrit Marie Fabre : « La Libellula, poème clef dans l’œuvre d’Amelia Rosselli, daté de 1958, marque le départ d’une poétique exposée pour la première fois dans Variations de guerre. Rosselli y compose son « délirant flux de pensée occidentale » en une métrique inédite, tissé de citations empruntées aux poètes qui l’ont formée et dont elle se dégage autant qu’elle leur rend hommage. Le poème avance en un mouvement rotatoire semblable à celui des ailes de la libellule et ce mouvement même est celui d’une libération (…). Liberté qui s’exerce et se partage tout au long de ce « libello », diminutif de liber, selon l’étymologie latine qu’elle associe au titre : un petit livre-détonateur. » /JNC/

 

► René Belletto, Le Livre, POL, printemps 2014, 224 pages, 18 €, ISBN : 978-2-8180-2020-3.

Le narrateur, marqué par la mort récente de sa sœur, reçoit une lettre d’un inconnu ; trouve, perd, retrouve et reperd une bague étrange, et rencontre une femme merveilleuse – LA femme merveilleuse présente dans tout film noir qui se respecte.

Sans être un polar, Le Livre semble avoir subi l’influence de ce genre cinématographique. En effet, la narration entretient une tension entre le fantastique et le policier, sans oublier ni faire oublier le livre.

« […]comme si quelqu’un m’avait secouru, quelqu’un d’aimant – véritable maître du jeu – qui eût écrit d’autres mots que ceux qui venaient à mes lèvres, maléfiques, fatals, pour raconter ce moment de ma vie ! »

Ainsi, quelqu’un, une instance doit bien décider de la suite des actions, et introduire une signification entre les différents événements vécus par le narrateur. Écrire dans un livre revient à chercher cette signification ou à la donner. Mais qui est celui qui écrit, s’il existe ? Plusieurs des personnages manifestent un désir d’écrire, s’ils ne le font pas déjà, entre autres le narrateur. Ce dernier imagine entreprendre le récit des faits pour s’y perdre ; or, ces faits sont déjà écrits dans Le Livre. Et relatés en partie dans le journal d’une jeune infirmière. Et romancés par un écrivain certainement cinglé, anonyme qui en livre une interprétation nouvelle. On cherche, à tort ou à raison, la signification de chaque objet, de chaque événement, dans la diégèse. La mise en récit est interrogée, tout comme le besoin de sens qui l’accompagne généralement. /PP/

 

►Aiat Fayez, Un autre, POL, printemps 2014, 176 pages, 14 €, 978-2-8180-1982-5.

Un homme cherche à devenir un autre. Qu’est-ce qui le rendra autre ? Un nouveau nom – qui n’est qu’une déformation de l’ancien –, une teinture pour les cheveux, des lentilles de contact, quelques artifices pour changer d’apparence et séduire une femme, joueuse de tennis célèbre. Dans tout principe de séduction, on se cache, on se masque, mais le narrateur d’Un autre ne veut devenir autre que pour se montrer lui, pour se faire accepter ou « intégrer » dans le langage du politiquement correct.

L’autofiction a l’avantage de permettre de narrativiser une problématique identitaire de l’altérité, en la transposant dans une intrigue fictive. Le fantasme d’une transformation physique y est expérimenté.

« […] je mets les lentilles bleues et ce n’est qu’ensuite que je me regarde dans la glace. J’éclate de rire. C’est tout simplement merveilleux. Je suis métamorphosé. [ …] Je me sens en parfait accord avec cet homme, même si j’ai besoin de le regarder encore. Je m’admire. C’est bien la première fois de ma vie que j’assume ce que je suis, qui est ce que je ne suis pas. »

On attribue au masque la particularité de cacher la personne physique tout en dévoilant une caractéristique de sa personnalité. En se grimant, le narrateur cherche une incorporation à une société qui semble avoir assimilé la discrimination et la xénophobie en lissant bien pour ne plus les avoir sous les yeux. Y vivre sans être jugé en sa qualité « d’autre », oblige donc à devenir un autre à soi-même. /PP/

 

► Nicolas Bouyssi, Deux bêtes à l’intérieur, POL, printemps 2014, 224 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-8180-2051-7.

Dans Les Rayons du Soleil, le personnage central de la nouvelle Deuxième Fantôme restait stoïque face au décès d’une parente. Ce même personnage est le narrateur de Deux bêtes à l’intérieur. Il a vieilli, s’est étoffé, mais emprunte toujours au style de Bouyssi son ton froid, méthodique. Une impression de déjà-lu entoure également Sarah, une jeune femme qui ressemble beaucoup à la Sarah de S’autodétruire les enfants, autre roman du même auteur, et quelques personnages secondaires. La distanciation de la narration a pour effet un air d’étrangeté, une sensation de calme avant la tempête.

« Je me lasse de regarder l’avion, moins d’être surplombé d’un ciel très bleu. Sarah et moi, on mange sans bavarder. Le repas est bon. On sort fumer une cigarette. On attend le café. On demeure taiseux. Au loin, passe un tracteur. […] »

Les deux personnages principaux semblent étouffer sous la pression de cette écriture minimaliste, qu’une brève allusion rapproche de L’étranger. À moins que cette sensation d’étouffement ne soit causée par la vie en vase clos que mènent ces deux-là. Chacun se confine de son côté en enfermant l’autre et en s’enfermant avec l’autre. Ainsi, ils partent en vacances sur une île, font des kilomètres dans une voiture, ne sortent que rarement de leur enfermement. La communication avec l’extérieur se fait par SMS, avec des personnages secondaires qui semblent toujours ramener les protagonistes à eux-mêmes et à leur propre claustration. Impossible de s’enfuir, les barreaux se construisent avec des images du passé, des relations avortées avec les femmes pour le narrateur, une famille difficile pour Sarah. La tempête pressentie se compose de ces souvenirs, de plus en plus présents. /PP/

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rédaction

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