[Manières de critiquer : Bernard Desportes autrement] Roman (et) critique. Entretien de Bernard Desportes avec Fabrice Thumerel (2)

[Manières de critiquer : Bernard Desportes autrement] Roman (et) critique. Entretien de Bernard Desportes avec Fabrice Thumerel (2)

mars 2, 2008
in Category: entretiens, manières de critiquer, UNE
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  La seconde partie de l’entretien (lire la 1ère partie) propose un dialogue sur la critique qui succède à la réaction de Bernard Desportes au volume collectif qui va paraître sur son oeuvre : Bernard Desportes autrement, Artois Presses Université, 120 pages, 15 €.

Peu après ton dernier roman, Une irritation, va paraître le premier colloque sur l’ensemble de l’oeuvre déjà faite, conçu comme un véritable livre critique. Comme tu as bien évidemment lu les cent vingt pages d’analyses sur ton oeuvre romanesque comme sur ta revue, Ralentir travaux, je ne peux que commencer par te demander tes impressions… La question se pose d’autant plus que, parmi les écrivains français actuels, tu es sans aucun doute l’un des plus grands lecteurs, l’un de ceux qui aiment et pratiquent la critique, sans oublier l’essentiel et le plus évident, à savoir que, dans tes romans comme en dehors, tu fais preuve d’une capacité théorique peu commune…

– Lire un travail critique sur son propre travail est-ce lire un travail sur soi ? Et dans quelle mesure se retrouve-t-on dans le regard de l’autre sur vous ?
La première impression est celle d’un décalage : inévitablement le critique analyse l’oeuvre écrite et d’une certaine façon réalisée. Or le regard que l’écrivain porte, lui, sur son propre travail ne peut être, me semble-t-il, qu’un regard de lucidité partiale qui cherche avant tout à comprendre, à saisir dans l’écriture de son texte l’écart existant, existant forcément, entre toutes les pulsions chaotiques de la vie qui l’ont contraint à écrire et le flot d’écriture qui tout à la fois en découle et révèle ces pulsions, les exacerbe et les rend par là même toujours plus hors d’atteinte. L’écrivain est submergé par son écriture, son acte consiste à tenter de saisir l’insaisissable : il sait que l’écriture seule peut le mener sur cette voie, mais il sait avec la même certitude qu’elle maintiendra pour lui cet écart qui est une forme d’échec. Tandis que le critique analyse une réalisation, l’écrivain, lui, analyse un échec. Ecrire c’est aller au-devant de l’impossible en le révélant – c’est donc se précipiter vers un échec. C’est pourquoi écrire c’est la vie même.
La grande énigme de l’écriture est ainsi d’en dire toujours plus qu’on ne pense ou croyait pouvoir penser sans jamais parvenir à dire pleinement ce que l’on s’est risqué à dire en se contraignant à écrire. C’est pourquoi, et il faudrait y revenir plus longuement, un vrai texte est toujours une critique de lui-même et une mise en crise de son propre projet. Cependant, de façon qui peut sembler paradoxale, cet écart, ce non-dit de l’écriture qui résonne entre les mots, ce lieu vacant de la parole que la parole seule dessine, ce trou d’ombre au bord duquel hurlent les mots quand il y a vraiment écriture est ce qui constitue la plus grande force d’un texte, sa plus insaisissable beauté. C’est l’abîme dans lequel et par lequel se noue le possible/impossible de l’être, de sa relation à l’autre et au monde. Cet impossible dire est alors évidemment, nécessairement ce qui appelle et conduit dans sa lecture du texte le travail du vrai critique. Mais dans la mesure où la critique est capable – comme c’est le cas dans ce livre – d’analyser dans une écriture ce qu’elle révèle de cet espace non-dit, de ce monde, elle fait d’une certaine manière oeuvre à son tour : elle appelle hors de son projet, se met en crise, devient elle-même sujet, c’est-à-dire matière de monde. Le plus bel exemple en est donné avec certains textes critiques de Blanchot, je pense notamment à L’Amitié, à L’Ecriture du désastre, et peut-être surtout au magnifique De Kafka à Kafka.

Je veux reprendre ici la phrase de Francis Marcoin à propos des Brèves histoires de ma mère, extraite de son texte "Géographie de la trilogie" : "Entrer dans un livre c’est le surprendre, c’est entrer dans sa langue, l’entendre, adopter son rythme qui fait un monde, qui est un monde, et ce monde en péril renverse l’acte critique…"
Ce que je pense de ce livre, de cet essai sur mon travail, c’est exactement cela : un renversement de l’acte critique pour une réflexion à partir d’une langue sur les voies nouvelles et les périls que celle-ci met en oeuvre – analyse qui ouvre alors, en dialogue avec l’oeuvre étudiée, à une réflexion sur le sens et les enjeux de l’acte d’écrire, plus largement sur l’être, sur le monde et notre contemporain.

Une autre impression, paradoxale celle-ci, me vient à la lecture de cet essai.
D’un côté, plus le critique, le lecteur, l’autre s’approche de nous, dans ce désir de nous comprendre, de nous entendre qui répond à notre besoin, notre crainte et notre désir de nous être donné, plus l’infime qui nous en sépare devient essentiel, vital à nos yeux, infini… Et d’un autre côté, l’intime satisfaction de me sentir accompagné par ces critiques dans mon désir (sans doute vain) d’être comme expulsé de mes textes, débarrassé d’eux pour retrouver par leur dépôt en d’autres mains, des mains subtiles, une sorte d’irresponsabilité juvénile et libératrice : être à nouveau, dans la solitude, face à un terrain en friche où il ne s’agit pas de poursuivre mais de re-commencer. Et cela d’autant plus que cette vraie critique dont je viens de parler ne concerne pas principalement celui qu’elle étudie (pour répondre à ma toute première interrogation) : étant avant tout une interrogation sur le sens et la portée d’une écriture, elle appelle davantage le livre à venir qu’elle ne se referme sur l’oeuvre faite.

– L’histoire littéraire atteste qu’effectivement la quasi-totalité des écrivains préfèrent la critique d’accompagnement (approches empathiques) à la critique d’objectivation (approches historiques et herméneutiques). Cette dernière t’est-elle pour autant indifférente ?

– Un vrai texte suscite nécessairement une certaine empathie du lecteur – ne serait-ce que par le dérangement qu’il provoque chez lui. Et le critique n’est-il pas aussi et d’abord, fût-ce "malgré lui" – un lecteur ?
La question n’est donc pas de savoir ce que "préférerait" l’écrivain quant au mode de critique. Si le critique (et notamment le critique d’un texte contemporain) ne peut se contenter d’être un lecteur aguerri, un lecteur défait d’innocence, il ne peut davantage se contenter de n’être qu’un historien, voire un archiviste…
Un vrai texte, avant tout, dérange. Il dérange la morale, le consensus social, la littérature admise, la vision admise du monde qui est le nôtre – c’est la nécessité d’exprimer cette dissonance et au-delà cette étrangeté ("l’épreuve suffocante" de Bataille), cet état étranger par rapport à la convention qui a contraint l’écrivain à l’écriture de son livre. C’est la profondeur = la véracité = la singularité de l’expression de cette épreuve qui donne l’importance d’un livre et qui en fait sa grandeur. En regard de cet enjeu de l’écriture (son seul enjeu véritable, à mes yeux), le critique – contrairement au souhait convenu d’une position arbitrale – ne peut se placer au-dessus de la mêlée (sous peine de se retrouver dans la position de Sainte-Beuve vis-à-vis de Baudelaire, c’est-à-dire de n’y comprendre rien ou tout du moins de passer à côté de l’essentiel…).
Pris dans un texte – Une irritation, donc – qui est nécessairement une critique du roman et une critique de l’écriture, pris dans l’expression critique et de crise d’un monde (contemporain, voire en gestation) qui est son propre monde, le critique a peu de marge de manoeuvre pour le jeu de l’objectivation historique et herméneutique ; il est d’une certaine façon engagé (et en ce sens "piégé") par le texte qu’il critique… De ce point de vue, oui, plus le critique garde ses propres marques par rapport au texte étudié, plus il a de chance de préserver son autonomie vis-à-vis de celui-ci, mais plus il a de risque aussi de passer au large de l’enjeu principal du texte, alors même que celui-ci exprime le présent d’une crise (de la langue, du monde… et donc de la critique) en cours et encore à venir.

 

Comme je l’ai dit en réponse à ta première question, l’écrivain est floué dans sa démarche même qui, aussi loin qu’elle l’entraîne, le confronte à un échec. (Plus la démarche est ambitieuse et singulière, plus l’échec, beau, tragique, est patent). Le critique, lui, est piégé par le texte dont il fait sa pâture ; plus le texte est fort, plus il entraîne avec lui le critique dans une crise dont il est lui-même l’objet et le sujet…
Ainsi, bien loin de me laisser indifférente, la critique d’objectivation m’apparaît-elle comme d’autant plus essentielle qu’elle est plus risquée, sauf à rester superficielle.

– Le piège dans lequel peuvent tomber les critiques qui, comme c’est le cas sur Libr-critique, prennent le risque de commenter des textes contemporains, c’est effectivement d’être emportés par la puissance de l’oeuvre, annexés par un être-dans-le-monde singulier. C’est pourquoi, si dans un premier temps, comme tu le dis, le critique se trouve engagé dans et par l’oeuvre, ensuite, ce que tu oublies, c’est que la véritable activité critique consiste à (ré)interpréter le monde par le biais de l’oeuvre. Lire, c’est donc récrire. C’est tout le sens de la relation critique si bien analysée par Jean Starobinski.
Pour ma part, conformément à ma démarche sociogénétique, je considère que, indissociable d’un mode d’appréhension des oeuvres éminemment subjectif – qui dépend donc du degré d’appétence et de compétence du lecteur comme d’une manière de critiquer spécifique -, l’objectivation critique réside dans le jugement que l’on peut porter sur la relation de l’oeuvre à l’histoire du champ et à l’espace des possibles contemporain.
Plus précisément, après la lecture à mi-chemin entre compréhension et interprétation de l’oeuvre romanesque que j’ai proposée dans ce volume Bernard Desportes autrement, j’ai bien envie de me lancer dans une étude d’Une irritation qui viserait à montrer comment se construit ta position d’écrivain par le biais des exergues, citations et autres références… En somme, j’aimerais dresser un "Portrait de Bernard Desportes en irritateur".

Reste à te remercier d’avoir bien voulu répondre à mes questions en cette période de fébrilité et d’investissement que constitue toute parution d’un livre auquel on tient, et à inviter nos lecteurs, d’ici le mois d’avril, à découvrir la fin du Dossier qui t’est consacré.

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Fabrice Thumerel

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