[News et chronique] Joyeux Jarryversaire !

[News et chronique] Joyeux Jarryversaire !

octobre 18, 2007
in Category: chroniques, News, UNE
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band-thumerel.jpg   « Alfred Jarry aimait à rappeler qu’il était venu au monde le jour de la Nativité de la Vierge, le 8 septembre 1873 ; il est mort le jour de la Toussaint, avec une grande précision, dirait-il lui-même. C’est une des plus singulières figures de la jeune génération, et l’être le plus contradictoire qui soit. Très intelligent et d’une inclairvoyance rare ; original assurément, et assimilateur jusqu’à la singerie ; nul plus que ce chercheur d’absolu ne fut à la merci du contingent ; extraordinairement compréhensif, il ignora la vie comme personne ; délicat souvent, discret, plein de tact en mainte circonstance, il aimait à prendre des attitudes cyniques.

Il était doué d’ingéniosité plus que d’imagination, et de son esprit géométrique et à déclenchements automatiques surgissait dix fois la même idée sous différents aspects. Volontaire, tenace, hâbleur un peu, il s’illusionnait facilement et toujours dans le sens de l’optimisme – d’où quelques bonnes sottises qui lui furent préjudiciables. Ses désirs furent des impulsions d’enfant : un livre en caractères alors rares en France, un canot, une cabane au bord de la Seine : il les réalisa immédiatement – incontinent eût-il dit – sans souci des possibilités, envers lui-même et contre tous. Il fut charmant, insupportable et sympathique ».

Ainsi commençait l’Hommage que l’autre Alfred, Vallette celui-là, rendit à son jeune poulain échappé – enfant Énormément TERRIBLE s’il en fut – dans le Mercure de France du 16 novembre 1907.
Peu de temps auparavant, dans son Journal (18 janvier 1906), Jules Renard nous donne une image tonitruante de cette figure parmi les plus excentriques des Zutistes :

jarry-sur-la-butte.jpg« On passe, et on entend : pan ! pan ! pan ! C’est Jarry qui, à coups de revolver, tue les araignées ; mais il garde les toiles : ça orne.
Il installe ses cabinets au-dessus de la sonnette de la porte. On tire la corde. La cuvette se vide. Ce mouvement qui était perdu est utilisé.
Ca tombe bien sur le visiteur, mais les cabinets sont toujours propres ».

Et l’on se souvient du double portrait que moins de vingt ans plus tard nous offrent Les Faux-Monnayeurs (3e partie, chap. VIII), le premier par l’écrivain à succès Passavant et le second par le narrateur :

« – C’est Alfred Jarry, l’auteur d’Ubu roi. Les Argonautes lui confèrent du génie, parce que le public vient de siffler sa pièce. C’est tout de même ce qu’on a donné de plus curieux au théâtre depuis longtemps ».
« Vêtu en traditionnel Gugusse d’hippodrome, tout, en Jarry, sentait l’apprêt ; sa façon de parler surtout, qu’imitaient à l’envi plusieurs Argonautes, martelant les syllabes, inventant de bizarres mots, en estropiant bizarrement certains autres ; mais il n’y avait vraiment que Jarry lui-même pour obtenir cette voix sans timbre, sans chaleur, sans intonation, sans relief ».

La crainte de Passavant se confirmant, le Gugusse provoque le scandale :

« Jarry s’était éloigné déjà.Il attendit d’avoir tourné la table et répéta d’une voix de fausset :
« Et maintenant, nous allons tuder le petit Bercail » ; puis, sortit de sa poche un gros pistolet avec lequel les Argonautes l’avaient vu jouer souvent ; et mit en joue.
Jarry s’était fait une réputation de tireur. Des protestations s’élevèrent. On ne savait trop si, dans l’état d’ivresse où il était, il saurait s’en tenir au simulacre ».

Contre l’esprit de sérieux des milieux littéraires, le revolver ; contre l’intellectualisme, le vélo, qui est « un prolongement minéral de notre système osseux ».
jarry_bicyclette_1898.jpg Rien d’étonnant à ce que ce soit celui-là, celui qui pédale dur et celui qui revolver, qui réussît à TOUT RÉVOLVER
, pour reprendre une formule de Novarina dans sa Lettre aux acteurs (1974) : en une fin-de-siècle désillusionnée, l’anarchisant Jarry fit voler en éclats tous les -ismes, tous les discours usés, littéraires et idéologiques.

Comme il ne s’agit pas de tomber dans la commémomanie, Libr-critique
entend fêter cela à sa manière : joyeux Jarryversaire, donc !
Avant d’en arriver au coeur du Dossier (poèmes carnavalesques de Prigent et de Cuhel, mon article sur la révolution grotesque de Jarry et le recensement du dernier
ouvrage critique, sous la direction de P. Besnier, Jarry, monstres et merveilles), faisons le point sur les manifestations organisées pour le centenaire-de-la-mort-de-Jarry – dont on lira le détail sur http://www.
alfredjarry2007.fr.

On passera outre la gadgetomania pour signaler, tout d’abord, deux expositions : à Reims, Le centenaire de la mort d’Alfred
Jarry
, où l’on découvrira, en octobre-novembre, divers livres d’artistes autour de Jarry, les revues de l’infernal écrivain, ou encore les publications du Collège de pataphysique ; à Rennes, La Passion Jarry nous fera revivre, notamment grâce à Patrick Besnier, la vie et l’oeuvre tumultueuses de celui qui reste avant tout le Père d’UBU.

Du côté des spectacles, on retiendra :
– le 31 octobre, au Théâtre de Laval, Monsieuye Jarry met en cage un peu d’éternité (création du Théâtre de l’Échappée) ;
– à Reims, le 9 novembre, à l’Auditorium de la Médiathèque Jean Falala (19h), Ubu sur la table (compagnie de marionnettes québecoise) ;
– à Pontoise, au Dôme place de l’Hôtel de ville, les 9 et 13 novembre, Ubu sur la butte (compagnie le Ricochet Solaire) ;
– le 2 novembre à Saint-Brieuc (à 18h, dans le foyer Louis Guilloux de La Passerelle, scène nationale) et le 9 à Rennes (18h 30, Médiathèque des Champs Libres), Une heure impertinente avec Jarry (Théâtre de Folle Pensée).

Parmi les rencontres et conférences, mentionnons :
– le 24 octobre, à la Bibliothèque Carnégie de Reims (18h 30), Isabelle Krzywkowski (Maître de conférences à l’Université de Reims et secrétaire de la Société des Amis d’Alfred Jarry), « L’Autre Jarry » ;
– le 1er novembre, à Cracovie (Pologne), le Ve séminaire pataphysique de Jan Gondowicz ;
– les 7 et 14 novembre, à 18h 30, les rencontres de la bibliothèque de Rennes, avec P. Besnier et la projection du film de Jean-Christophe Averty sur Jarry dans la collection « Un siècle d’écrivains » (Médiathèque des Champs Libres) ;
– le 9 novembre, à l’Université d’Artois (14h), F. Thumerel, « Ubu roi ou la révolution carnavalesque ».
On n’oubliera pas l’enregistrement public de l’émission Les Papous dans la tête, qui aura lieu le samedi 17 novembre au Théâtre de Laval (diffusion sur France Culture le dimanche, de 12h 45 à 14h).

Insistons enfin sur les manifestations de Saint-Brieuc, organisées les 2 et 3 novembre par l’association « 22 : Jarry 2007 » (02 96 61 57 54), dont le président n’est autre que Christian Prigent : à La Passerelle, à la Maison Louis Guilloux et à la Bibliothèque municipale, on assistera à des lectures de Pennequin, Verheggen, Jouet et Prigent ; à une Table ronde sur « Jarry et le monde celtique », qui réunira Henri Béhar, Patrick Besnier, Jean-Luc Steinmetz et Christian Prigent ; on s’étonnera devant les étranges « machines jarryques » fabriquées par les étudiants de l’Ecole des Beaux-Arts de St Brieuc…

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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