[News] News du dimanche

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janvier 3, 2016
in Category: Livres reçus, News, UNE
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[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de janvier, nous vous souhaitons, autant que faire se peut, une belle année libr&critique. Et si, avant que de nous pencher sur deux livres qui paraissent cette semaine chez P.O.L, nous méditions ce passage extrait de l’un d’entre eux, Mathias et la Révolution de Leslie Kaplan :

"Lutter. Quel mot. Rien qu’à le dire on sentait un malaise, que quelque chose n’allait pas, ne collait pas.
S’adapter, innover, réussir. Voilà des mots utiles, des mots pleins, des mots intelligents, qui indiquaient un mouvement vers le haut. Des mots qui avaient un sens.
Comme le mot loser. Le mot loser, on voyait bien ce qu’il voulait dire, on voyait bien ce que c’était, un loser, un incapable, un déchet social qui n’avait aucune raison d’être" (p. 248-249).

 

 Livres reçus : P.O.L
 

Leslie Kaplan, Mathias et la Révolution, P.O.L, en librairie le 7 janvier 2016, 256 pages, 16,90 €, ISBN : 978-2-8180-3722-5.

Présentation éditoriale. Mathias et la Révolution est le récit d’une journée prérévolutionnaire aujourd’hui à Paris. Mathias traverse la ville, il a un rendez-vous important, il fait des rencontres, il pense à la Révolution, il en parle. Dans le livre tout le monde pense à la Révolution, en parle. Et il y a des émeutes, pour des raisons précises, un accident dans un hôpital de banlieue où il y a eu un mort. Il faut être clair par rapport au mot "révolution". Dans le titre, ce n’est pas par hasard, s’il y a une majuscule. Il s’agit de la Révolution française. Leslie Kaplan l’a prise comme point d’appui pour parler d’aujourd’hui. Si Mathias et la Révolution s’appuie sur l’Histoire, si c’est un livre où l’on se réfère à la Révolution, les personnages, les situations sont d’aujourd’hui. Aujourd’hui, l’idée de révolution vise un nouveau changement du cadre de pensée : s’extirper du capitalisme néolibéral. Il y a une remise en cause des fondements mêmes de la société pour essayer d’aller vers un système qui prenne en compte le collectif et le commun, sans tomber dans des choses qui ont existé et dont plus personne ne veut entendre parler – à raison – comme le communisme d’Etat. "On ne peut plus continuer comme ça, on veut autre chose !", est dans l’air. On est dans une période qui cherche. Personne dans le livre n’est un révolutionnaire professionnel. Mais chacun essaie de faire des choses différentes, d’agir différemment, chacun dans son domaine propre, bien qu’il n’ait pas d’indications sur comment faire. Et le fait que la Révolution française a existé dit que c’est possible de changer l’état des choses, de faire bouger la façon de penser des gens.C’est un roman polyphonique, il y a toutes sortes de personnages, avec des points de vue différents, parfois opposés, et il y a beaucoup de dialogues et de questions, la propriété privée, le marché, vendre et se vendre, le poids du passé colonial, le racisme, la culture, le conformisme, la violence… et un désir général de liberté, d’égalité, le refus des inégalités, des idéologies de la supériorité. C’est un roman "d’idées" qui montre comment on vit concrètement dans sa vie les idées aujourd’hui, un roman politique, qui interroge comment vivre ensemble ici et maintenant, et dans le moment actuel qui est souvent un moment déprimé et cynique c’est un livre qui met au contraire l’accent sur le désir de mouvement, de changement, sur la joie de ce désir, et qui dit qu’un autre point de vue est possible.

Avis de lecture. Ce roman polyphonique privilégie en effet la part dramatique : des nombreux dialogues émanent des réflexions et interrogations sur la Révolution française et son héritage, le rôle des femmes, le bonheur, le vide du ciel contemporain en Occident, les choses, l’obsession sécuritaire… Par exemple, quelques questions : dans nos sociétés démocratiques, a-t-on le droit au bonheur ? « Dire "tu" à tout le monde, c’est une revendication ? Un désir ? / Est-ce que ça ne nous semble pas étrange, ce désir d’égalité ? » "Est-ce qu’on naît bête ?"… Ajoutons une méditation : "Les choses. / Elles me narguent. / Elles me disent, Tu crois que tu existes ? Tu n’existes pas. / Tu veux exister ? Tu existes si tu m’achètes. Tu n’existes que si tu m’achètes" (p. 156). A la fin, nous avons même en prime la révélation d’un déclinologue ridicule : foutue par terre, la France… Non par la faute à Voltaire, mais à Marat, juif de son état…

Pour salutaire que soit ce roman politique en un temps d’identitarisme et d’anti-Lumières, le lecteur n’en reste pas moins sur sa faim – trop d’attentes sans doute sur un tel sujet…

 

► Bertrand Schefer, Martin, P.O.L, janvier 2016, 96 pages, 8 €, ISBN : 978-2-8180-3829-1.

Présentation éditoriale. Bertrand Schefer, qui est aussi cinéaste, a longtemps travaillé sur le scénario d’un film dans lequel il voulait raconter l’histoire d’un cher ami d’enfance qui s’était peu à peu coupé du monde et vivait en marge de la société, errant sans domicile fixe et sans travail. Son destin hantait Bertrand Schefer et sa figure grandissait en lui avec les années, absorbant ses forces. Il vivait avec ce qui était devenu comme un double obscur, une part d’ombre qui le dévorait de remord et de culpabilité. Grâce au cinéma il espérait en finir avec ce fantôme et se libérer du passé. Le film n’a pas pu se faire, mais de cet échec est sorti un texte, ce récit d’un homme hanté par un double dont la figure et les choix de vie radicaux ont fixé à lamais l’époque de la jeunesse. Entre le temps de l’éloignement et celui du retour, le narrateur retrace sous la forme d’un rapport factuel, comme pour donner de la réalité à sa mémoire trouée, l’histoire réelle et fantasmée d’une amitié fondatrice.

Avis de lecture. Depuis La Photo au-dessus du lit (2014), on sait que pour Bertrand Schefer l’écriture est l’art de convoquer les fantômes. Dans ce tout aussi court opus, Martin, ce Rimbaud désabusé, est le double, la "figure négative" ou "la face sombre" d’un narrateur cinéaste qui ne saurait être dupe de sa pratique : "On sait ce que c’est que faire un film aujourd’hui : faire tenir une histoire debout et la vendre […]. C’est un prodigieux exercice d’insincérité et de facticité" (p. 41).

L’habileté de Bertrand Schefer à esquisser une familière étrangeté rattache précisément le récit à la littérature, non pas des situations moyennes comme le notait Sartre dans Situations, II, mais des évocations moyennes (sujet intimiste / écriture plate).

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Fabrice Thumerel

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