[Texte] Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, Littérature et théâtre 1/6, par Matthieu Gosztola

[Texte] Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, Littérature et théâtre 1/6, par Matthieu Gosztola

octobre 12, 2017
in Category: chroniques, créations, UNE
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[Texte] Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, Littérature et théâtre 1/6, par Matthieu Gosztola

La nouvelle série que nous propose Matthieu Gosztola a trait à la littérature sous toutes ses formes : à la fois méditation philosophique/philologique et exercice de style.

« There are more things in heaven and earth, Horatio, / Than are dreamt of in your philosophy » (Hamlet).

Ce que nous enseigne Shakespeare en catimini, c’est que la vie est cette merveille merveilleuse s’imposant à nous, que toute notre science, notre philosophie ne pourraient ni engendrer, ni ériger, ni même imaginer ; seuls nos rêves, peut-être, le pourraient.

La vie est, dans son essence (dans notre essence), ce qui ne peut que dépasser toute notre espérance.

 

Car Cléopâtre existe. Car Antoine existe. Car Cléopâtre et Antoine existent, existaient. Ensemble.

Cléopâtre le sait lorsqu’affinant sa vision du monde grâce au ciseau de la poésie, elle s’emporte (crue véritable), ainsi :

 

I dreamt there was an Emperor Anthony.

J’ai rêvé d’un empereur du nom d’Antoine.

O, such another sleep, that I might see

Oh ! dormir encore d’un pareil sommeil, pour revoir

But such another man !

Un pareil homme !

[…]
His face was as the heav’ns, and therein stuck
Son visage était comme les cieux, un soleil et une lune y brillaient,

A sun and moon, which kept their course, and lighted

Qui poursuivaient leur course, et éclairaient
The little O, th’earth.

Ce petit O, la terre.

[…]
His legs bestrid the ocean ; his rear’d arm
Son pas enjambait l’océan ; son bras dressait

Crested the world. His voice was propertied

Un cimier sur le monde. Sa voix n’était qu’harmonie
As all the tuned spheres, and that to friends ;

Comme les sphères à l’unisson, quand il parlait à des amis ;
But when he meant to quail and shake the orb,

Mais s’il voulait terrifier et ébranler le globe,
He was as rattling thunder. For his bounty,

Il grondait comme le tonnerre. Sa munificence
There was no winter in’t ; an autumn ‘twas,

Ne connaissait pas d’hiver ; c’était un automne même,
That grew the more by reaping. His delights

Où plus on moissonne, plus la récolte est drue. Ses plaisirs
Were dolphin-like ; they show’d his back above

Étaient autant de dauphins, qui s’ébattaient
The element they liv’d in. In his livery

Au-dessus de l’élément où il vivait. Sous sa livrée
Walk’d crowns and crownets ; realms and islands were

Marchaient couronnes et diadèmes ; îles et royaumes,
As plates dropp’d from his pocket.

Comme pièces d’argent, tombaient de ses poches.

[…] if there be, nor ever were one such,

[S]i un tel homme existe, ou a jamais existé,

It’s past the size of dreaming. Nature wants stuff

Il dépasse tous les rêves, la nature manque d’étoffe

To vie strange forms with fancy ; yet t’imagine

Pour rivaliser de prodiges avec les songes ; pourtant, imaginer

An Anthony were nature’s piece ‘gainst fancy,

Un Antoine serait une prouesse de la nature,

Condemning shadows quite.

Réduisant à néant les chimères des songes.

 

[Texte de Shakespeare établi par Gisèle Venet et Line Cottegnies ; traduction par Jean-Michel Déprats et Gisèle Venet.]

 

Je ne résiste pas – maintenant – au plaisir de vous offrir la traduction du poète Yves Bonnefoy, certes moins fidèle, mais peut-être plus juste dans sa formulation « Ses plaisirs / Étaient tels des dauphins, ils trouaient de son dos / L’océan de sa vie. » pour His delights / Were dolphin-like ; they show’d his back above /The element they liv’d in. :

 

J’ai rêvé un empereur : Antoine.

Ah, un autre sommeil, semblable ! Rien que pour voir

Un autre homme semblable ! […]

Son visage, c’était le ciel, il y avait en lui

Un soleil, une lune. Ils suivaient leur cours,

Ils éclairaient ce o minuscule, la terre. […]

Ses jambes chevauchaient l’Océan. Son bras levé,

C’était le cimier du monde. Sa voix, pour ses amis,

C’était la musique même des corps célestes.

Mais quand il entendait terrifier l’univers,

C’était alors le tonnerre qui roule. Sa bonté

Ne connaissait aucun hiver. C’était un automne

Qui donnait d’autant plus qu’on y récoltait. Ses plaisirs

Étaient tels des dauphins, ils trouaient de son dos

L’océan de sa vie. Sous sa livrée

Allaient des princes et des rois. Des royaumes, des îles

Comme pièces d’argent tombaient de ses poches…

 

Aller plus loin : William Shakespeare, Tragédies, tome II [Œuvres complètes, II], trad. de l’anglais par Line Cottegnies, Jean-Michel Déprats, Robert Ellrodt, Richard Marienstras, Yves Peyré, Henri Suhamy et Gisèle Venet, édition publiée sous la direction de Jean-Michel Déprats avec la collaboration de Gisèle Venet, préface d’Anne Barton, édition bilingue, textes établis, présentés et annotés par les traducteurs et traductrices, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, 2002.

 

NE MANQUEZ PAS…

Ne manquez pas la représentation des Tragédies romaines [Coriolan, Jules César et Antoine et Cléopâtre de Shakespeare], à Chaillot, du 29 juin au 5 juillet 2018 (Ivo van Hove / Toneelgroep Amsterdam).

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rédaction

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