[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (3 & 4)

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (3 & 4)

avril 1, 2016
in Category: créations, UNE
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[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (3 & 4)

Nous entamons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions par avance pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016. [Lire 1 & 2]

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

-III-

Qui est ce toi ? Personne et tout le monde. Pas de visage. Pas de nom. Pas de voix. Juste un autre. Personne. Quelqu’un. Nobody. Ou plutôt si, juste un corps. Juste un corps, sans visage, sans nom, sans voix. Une ombre. Un phantôme, un phantasme. Personne et tout le monde. Un phantasme, un phantôme. Sans voix, sans nom, sans visage. Personne et tout le monde. Il a toujours été là, ce phantôme, ce phantasme. Il a pris une voix, un nom, un visage, quand elle l’a rencontré. Le phantôme est devenu fantôme, le phantasme est devenu fantasme. Le corps du phantasme a pris la voix, le nom, le visage du fantasme, lui. Mais elle le sait, qu’il n’est pas parti pour autant son phantôme, et que ce corps, sans voix, sans nom, sans visage, revient parfois la visiter, la nuit, le jour, et lui rappeler, que toi c’est aussi lui. Dans le secret, il y a un secret qui cache un autre secret, qui se pose sur un autre secret. À quoi penses-tu ? À toi, je pense à toi. C’est dire aussi que toi ce n’est pas toujours toi. C’est cacher le phantôme qui est toi, toi, toi, toi, oui toi, oui toi. Et quand je te serre dans mes bras, mon fantôme, je pense au phantôme. Et quand je vois le phantôme, je te veux toi, mon fantôme, mon fantasme, mon rêve, mon amour.

Elle est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, elle, elle est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, elle, seulement elle, elle est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, oui, elle, seulement elle, oui, elle est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, oui, oui, elle est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme. Oui. Elle. Seulement elle.

Il est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, lui, il est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, lui, seulement lui, il est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, oui, lui, seulement lui, oui, il est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme, oui, oui, oui, oui, il est mon phantôme mon fantôme mon fantasme et mon phantasme. Oui. Lui. Seulement lui.

 

-IV-

Je garde peu de souvenirs de mon enfance. Comme si ces souvenirs avaient été placés sur une toile cirée et que j’avais passé une éponge dessus, ne laissant que quelques miettes. Tabula rasa de mes souvenirs d’enfance.

Cependant je garde un souvenir d’un épisode de mon enfance. Je n’arrive pas à le dater précisément, mais je devais avoir moins de cinq ans.

Je suis dans un couloir d’une maison qui n’est pas celle où j’habite. Il y a un carrelage sombre sur le sol, marron sans doute. Je joue avec des figurines playmobil, un cow-boy et son cheval. J’imagine que les joints de séparation du carrelage sont des cours d’eau que le cheval franchit avec assurance et élégance.

Mon père est au fond du couloir et parle avec un vieux monsieur. Sans doute nous apprêtons nous à partir, mais ils ont encore quelque chose à se dire avant de se séparer. Je n’ai jamais très bien compris qui était ce vieux monsieur. Mon père m’a expliqué que lui et sa femme l’ont gardé quand il était enfant et que sa mère ne pouvait pas s’en occuper. Ma grand-mère a toujours travaillé et pour rien au monde elle n’aurait perdu son indépendance financière. Elle était obligée de le faire, elle avait divorcé de son mari après la guerre. Mon père m’a expliqué qu’il avait beaucoup d’affection pour ce vieux couple. Aujourd’hui, je pense que ce vieux monsieur fut, pour lui, comme un père de substitution.

Je me souviens précisément que je joue dans ce couloir, que je lève la tête, que je vois mon père et le vieux monsieur au bout du couloir. Ils s’arrêtent de parler, me regardent, sourient, me sourient. Et là, je comprends que mon père était en train de me vendre, et je comprends que ce sourire signifie que le marché a été conclu.

Je me souviens que ce jour-là, j’ai été vendu par mon père à un vieux monsieur.

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rédaction

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