[Texte] Jean-Nicolas Clamanges, Qu'est-ce qui saigne ?

[Texte] Jean-Nicolas Clamanges, Qu’est-ce qui saigne ?

octobre 21, 2010
in Category: créations, UNE
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Après avoir publié un long article critique sur l’œuvre de Claude Favre, Jean-Nicolas Clamanges a tenu à lui rendre hommage par ce texte poétique.

Qu’est-ce qui saigne ?

par Jean-Nicolas Clamanges

 

et à travers les crevasses qu’est-ce qui saigne CF
la bouche avec le fil dedans CF
la bouche avec la pâte dedans qui fait masse
et glu et enroule la langue qui peut plus
bouger petit à petit qui se paralyse et la bouche
se remplit de blanc et ça colle dedans c’est

à travers crevasse qu’est-ce qui saigne
c’est le sang du père qui saigne dans le doigt du fils
en hiver la blessure au doigt la crevasse
du glacier au cœur dans l’autre corps à côté duquel
tu mourras t’échappant par crevasses ouvertes sur le noir dedans
à force de taper dans les mains la peau
s’ouvre comme un fruit trop mûr
un fruit blet et dedans le rouge des chairs
et le sang et autour la peau craquelée
comme une vieille squaw qu’écorche le
temps lui fait la peau à la vieille le
temps qu’arrache la voix à la langue

à travers crevasses qu’est-ce qui saigne la vie en dedans que
ça dégèle le glacier dans un rêve d’il y a quand
le glacier dégèle la banquise inté
rieure et se meuvent les membres d’un englacé là depuis
quand il y est celui-là dans la glace congelé
dans le bleu menthe de la glace où tu le vois remuer dedans
dégelant qu’avait pris sa dégelée déjà avant d’y aller
dans le trou froid où l’avait enterré la mort de celle silence
clos en plein été passé au frigo et resté là comme mort

à travers crevasses qu’est-ce qui saigne
qu’est-ce qui saigne et fait signe en croix sur l’index sur
les deux index du sexe qui saigne en signes gelés de sang coagulé
avant même de sortir en flot que ça fuit la vie dehors de la
mort avec le temps qui reste peu pour savoir cela que sait le corps qui
saigne dans les doigts fendus tout le long et squamés desquamés comme
vieux mur et peau de lépreux depuis l’enfance lépreuse avec l’insensible
peau là où la pointe d’aiguille on la sent pas car c’est lépreux
et on s’éloigne du lépreux qui passe avec sa crécelle on l’ostracise
lépreux de l’âme du corps et du cœur qu’est-ce qui reste à
vivre au lépreux ? que solitude abandon etc. qu’il est foutu
le contagieux qu’on y craint c’est ça qui saigne et signe au doigt fendu

à travers crevasse qu’est-ce qui saigne et suinte que ça
veut pas se réparer avant quoi car le corps se répare vite quand il
veut le corps de son savoir de corps qui s’autosoigne tout le temps tout le temps s’autosoigne s’autorépare que c’est deux crevasses et puis trois et encore une sur la première
qui se met en travers de la réparation que ça n’en finit pas qu’est-ce que ça dit là du savoir qu’a le corps dedans de ce qui va pas là dehors avec tout le reste dehors et d’ailleurs
aussi dedans la germination des caresses dans les crevasses de la vie foutue, la genèse
des crèves dans le corps dévasté l’impossible à dire parce que que langue engluée dans la pâte blanche d’un cauchemar sans images le pays blanc il l’appellait quand ça venait
le pays gelé dégèle en crevasses et ça se passe
en Indes intérieures et ça sort dehors et ça fait mal que ça sorte faudrait comprendre

à travers crevasses ce qui saigne et fait signe en voix de sang et de peau desquamant
l’insupporté de la mort d’elle qui retient toute la vie dedans qu’elle veut quand même encore vivre la vie
ailleurs qu’avec elle dedans gelé dans le sang noir dedans et que si ça
dégèle on voit un corps bouger des membres en flou dans le bloc de glace bleue dans le noir que fait le corps dedans lentement très lentement comme si
l’homme de la tourbière à la peau noire se réveillait comme si depuis des milliers
d’années avait attendu là en dormition pas mort attendant que le temps le re
monte

à travers crevasse ce qui saigne est comme ce qui pèle à l’intérieur
des oreilles car dans les oreilles aussi ça venait les blessures très fines qui
suppuraient tellement qu’au matin, tu sais le sang et les démangeaisons d’oreille comme
si quelque chose gonflait là-dedans sous la peau dans le cartilage des conduits
qui ferait signe en sang signe en langue de sang et de peau, la peau de la langue
démange dans l’oreille c’est lié la peau de la langue et le conduit de l’oreille par la gorge où bronchites sur
bronchites et respiration étouffée par l’asthme, l’isthme d’angoisse angustia asthmatique que ça l’étouffe comme la langue collée au palais dans le cauchemar gelé du pays du blanc absolu c’est tout le système dedans qui se
réveille là à travers crevasse ce qui
saigne

à travers crevasse ce qui saigne par l’oreille, ce qui se desquame en peaux et sous les pieds aussi sous les pieds la peau qui part en longues et larges bandes les pieds d’enfant
avec l’autre enfant qui regarde toute ces peaux qu’ils croient lépreuses car elles s’en vont sans faire mal
par longues bandes qu’on jette à l’eau du bain avec le reste et l’asthme qui réveille la nuit d’étouffer qu’on va
crever à force et tant qu’on se force à courir des kilomètres dans la
boue en hiver dans les cross, les cross country, les chemins de croix avec le souffle qui manque en courant et ça brûle dedans et ça s’évanouit dans le temps blanc on n’en peut plus
on n’en peut plus du tout de ça.

à travers crevasses ce qui saigne à l’index comme ton est et ton Inde, c’est l’homme de l’Est enfermé depuis quand l’absolument perdu qui saigne là comme ça fait des peaux qui pèlent
comme ça fait de la langue en prolifération cellulaire accumulée et suraccumulée que ça finit par tellement
remplir la bouche qu’elle peut plus bouger la langue qu’elle étouffe il peut plus prononcer un mot sans que ça prenne des temps, la parole se viscose, se glue syllabe après syllabe quelque chose à prononcer s’imprononce tant c’est lent et chaque mouvement de langue empâte encore plus la bouche comme un chewing gum qui
grossirait de plus en plus à chaque mastication et qu’ainsi le silence du muet et qu’ainsi ce fut toute la vie de
l’imprononçable mastiqué dans les mots que n’entendraient pas ceux qui n’ont temps ni loisir pour ça d’écouter la lenteur de la langue du fond. langue tellement lente à parler qu’elle bégaie dans la bouche et saigne à travers crevasses en index

"c’est que la langue, ça pourrit quand
ça sort pas", c’est ce qu’elle écrit Claude Favre dans Des os et de l’oubli.
Et aussi "ça entraille sous la peau". Et aussi "le cadavre sort par la langue, c’est quand même une histoire vraie". Et aussi "on a la langue pleine peaux". Elle dit encore "autopsier la langue que je sais pas"

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rédaction

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