[Chronique] Vladimir POZNER, <strong><em>Les États-Désunis</strong></em>

[Chronique] Vladimir POZNER, Les États-Désunis

novembre 11, 2009
in Category: chroniques, UNE
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Vladimir Pozner, Les États-Désunis, suivi d’un entretien avec Noam Chomsky ; préface de Daniel Pozner, postface de Jean-Pierre Faye ; Lux éditions, collection "Mémoire des Amériques", 2009, 360 pages, 20 €, ISBN : 978-2-89596-076-8..

À l’occasion de la réédition de cette œuvre marquante publié en 1938 par un véritable écrivain bourlingueur (1905-1992), Christophe MARCHAND-KISS nous propose un intéressant "Rajeunissement de Vladimir Pozner".

Rajeunissement de Vladimir Pozner

Christophe MARCHAND-KISS

Anecdote : mon père me fit découvrir Pozner quand j’avais 15-16 ans – Deuil en 24 heures et Les États-Désunis. Ce dernier livre vient de reparaître, c’est opportun et, tout bien considéré, c’est à la fois un rafraîchissement, au sens où il rafraîchit la mémoire, et un rajeunissement, au sens où Gœthe entendait le mot lorsqu’il traitait de la traduction. Traduire le livre de Pozner, ce n’est pas tenter de le faire coïncider avec les États-Unis d’aujourd’hui, Obama n’est pas Roosevelt ; cependant il est significatif que les Démocrates les plus "sociaux", à plus de soixante-dix ans de distance, soient tout aussi impuissants à affronter les puissances d’argent, les lobbies et les exploiteurs de tous ordres – il est d’ailleurs tout aussi significatif que le nom de Roosevelt (et ses réalisations) soit quasiment absent du livre, tel un manque, un trou, et presque, dirais-je, une béance : un anéantissement social que le politique ne sait combler (l’écriture n’est pas un supplétif, non plus, mais révèle, sans fixer). Traduire aujourd’hui le livre de Pozner, ce serait plutôt en étudier la structure qui dessinerait, non les contours de l’Amérique (les contours, ce sont les clichés – et à l’intérieur de ces contours, il n’y aurait rien d’autre qu’un ensemble vide), mais ferait surgir, dans un "désordre calculé" des périphéries qui s’avéreraient essentielles à son saisissement. Les États-Désunis, en ce sens, ne sont ni une chronique ni une mosaïque (ils ne tiennent justement ni du reportage ni du roman : une espèce hybride qui apparaîtra là comme en Union Soviétique et qui disparaîtra vite, refaisant surface, peut-être, dans le sillage de quelques ouvrages portés par les théories du New Journalism), mais une exploration, une plongée dans des textures et des fibres, les plus ténues soient-elles : le courrier des admirateurs des stars d’Hollywood est et n’est pas de la même teneur que les grèves des mineurs en Pennsylvanie, mais chacun forme le substrat d’un ensemble plus vaste, insaisissable, toujours parcellaire, Pozner n’ayant pas la vocation ni l’ambition de tout dire, de tout d’écrire ; cependant, au-delà des significations, des enseignements, si l’on veut, que l’on peut en tirer, il y a une indication, un doigt qui désigne, un chemin que l’on peut suivre, jamais un puzzle qu’il faudrait constituer pour (enfin) en savoir plus. C’est ainsi que les "textes constitués" se nourrissent, certes, des notes, mais au sein même de ces textes (Harlem, la guerre des journaux à Chicago, les gangsters, etc.), des notes surgissent aussi et, à leur tour, nourrissent ces récits, récits qui organisent l’éclosion d’autres notes, d’autres idées, indiquent, une fois encore, de nouvelles pistes. Combat de formes aléatoires et mouvantes (Les États-Désunis seraient à la fois une prise, une déprise et un agrandissement du Talon de fer de London – jamais une reprise) avec des formes sclérosées (l’éternel journalisme du pour et du contre, de la pensée prédisposée ou préparée). Pensée et action sont liées. Pensée de l’action, action de la pensée. Pozner ne recense pas, ne collige pas, il (se) déploie, va vers l’autre, les autres, sans idées préconçues, sans idées à l’emporte-pièce, il tend vers, sans savoir jamais à quoi il aboutira : ce désir, ce plaisir (que je partage) d’être en Amérique, et de se heurter aux réels, certes – mais désir et plaisir sont aussi du réel. Comme fascination, dégoût, répulsion, amour.

" – oui, mais le soleil va plus vite", l’incipit (magnifique), dit beaucoup : extrême relativité des choses vues, entendues, perçues (Pozner n’est pas, en cela, Hugo ou Zola), sans cesse des déplacements, des dérives, des dispersions, des affleurements et des engloutissements soudains, des irruptions, des glissements. Les fuseaux horaires.

Communiste, Vladimir Pozner avait bien compris la phrase de Marx : "L’anti-américanisme est le socialisme des imbéciles." Les États-Désunis demeurent, en cela, l’un des plus grands livres écrits en français (par un émigré russe, lié à Maïakovski, émigré en France, en Amérique – ce tissu cosmopolite, que je ne revendique pas comme particularité, mais comme opposé au déni ou au reniement, simple ouverture, ou vie vécue, sans tabous, sans préoccupation d’une identité au masculin singulier : rien ne vaut d’être seulement auvergnat) sur, pour, contre, tout contre les États-Unis.

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rédaction

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3 comments

  1. BAVARIN

    Bonjour,
    J’ai été surpris de lire dans la traduction française p90 une référence à la bombe atomique. Hors en 1938 année de sortie du livre, la bombe A n’a pas été fabriquée et le projet Manhattan est postérieur. Que dit la version originale svp?
    Cordialement, M.B

  2. DP

    Le chapitre des Etats-Désunis consacré à Hollywood (« Un aspirateur, modèle de luxe »), qui contient cette allusion à la bombe atomique, ne figurait pas dans l’édition originale (1938). Vladimir Pozner l’a ajouté dans l’édition de 1948, remaniée, après son exil aux Etats-Unis des années de guerre, pendant lesquelles il a notamment été scénariste à Hollywood (The Dark Mirror, The Conspirators, etc.).
    Pour revenir à la bombe atomique, je vous signale les souvenirs de Vladimir Pozner sur Oppenheimer, dont il a été ami proche, à l’époque : un étonnant chapitre de « Vladimir Pozner se souvient », intitulé « De Faust, de la bombe atomique et d’un ami du nom de J. Robert Oppenheimer, qui aurait dû s’appeler Robert Faust Oppenheimer ».

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