[Chronique] Exposition à Lille : <em>Hypnos. Images et inconscients en Europe (1900-1949)</em>

[Chronique] Exposition à Lille : Hypnos. Images et inconscients en Europe (1900-1949)

juin 24, 2009
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Il vous reste un peu moins de trois semaines – jusqu’au 12 juillet exactement – pour visiter la passionnante exposition présentée au Musée de l’Hospice Comtesse à Lille dans le cadre de Lille 3000-Europe XXL : Hypnos. Images et inconscients en Europe (1900-1949).
On pourra enrichir son exploration par la lecture du Catalogue de l’exposition (Christophe Boulanger dir., Musée d’Art moderne Lille Métropole, 300 illustrations, 344 pages, 22 €) ; sur le site, entre autres, on ne manquera pas la performance de Gerwülf interprétant Karawane, poème de Hugo Ball (1916).

Phases d’Hypnos

Frère jumeau de Thanatos, le dieu grec du Sommeil se trouve à l’origine des sciences de la psyché. L’objectif de cette exposition qui conjugue art et psychanalyse, avant-garde et art brut, est d’aborder l’art à la fois comme expression et comme représentation de l’inconscient dans une première moitié du XXe siècle divisée en trois périodes : "La Tentation spirite (1900-1918)" ; "Une géopolitique de l’inconscient : Berlin, Budapest, Cologne, Paris, Prague, Zurich (1918-1933)" ; "L’Heure dangereuse (1933-1949)". Si cet événement qui regroupe des centaines d’œuvres pour une centaine d’auteurs et fait l’objet d’un catalogue de 344 pages se distingue par sa dimension européenne et son spectre disciplinaire (peinture, installation, littérature, photographie, cinéma, théâtre de marionnettes), il pèche cependant par son défaut d’articulation entre repères historiques et mouvances transhistoriques (spiritisme, psychanalyse), du moins dans ses deux premières parties, la troisième prenant soin de préciser qu’en ces années noires la figure du rêveur cède le pas à celle du veilleur, le mysticisme constituant alors une vitale échappatoire.

Du spiritisme au surautomatisme

L’intérêt du premier volet, même s’il s’attarde un peu trop complaisamment sur les spectaculaires manifestations spirites, est d’échapper à l’élitisme de l’historiographie traditionnelle : plutôt que de privilégier les avant-gardes de la Belle Époque, il s’agit ici de mettre en lumière la prégnance de l’occultisme et de la théosophie dans la sphère artistique européenne. Aussi le cubisme tchèque n’est-il appréhendé que dans sa différenciation vis-àvis du cubisme français, Emil Filla, Bohumil Kubista ou Antonin Procházka n’ayant de cesse que de "prouver la supériorité de l’univers spirituel du tableau sur l’univers changeant de la réalité" (Lamac). Cette prédominance du spirituel est telle en ce début  de siècle que certains peintres sont médiums, comme Frantisek Kupka (1871-1957) ou Augustin Lesage (1876-1954), dont la vocation artistique naît mystérieusement au fond de la mine suite aux voix entendues. L’engouement contemporain pour les pratiques ésotériques s’explique en partie par l’influence de la théosophie, doctrine synchrétique qui, mise au point en 1875 par l’américaine Helena Blavatsky, favorise les études hétérodoxes de savoirs antiques multiples (philosophies, religions, sciences). Ont été plus particulièrement marqués par la théosophie Hilma af Klint (1862-1944), qui, peu avant Robert Delaunay, tire parti du cercle chromatique, et Frantisek Kupka, qui évolue du mysticisme à l’abstraction, construisant notamment un superespace (théorie de la quatrième dimension) grâce à une graduation des taches de couleur engendrant des effets semblables à ceux produits par les rayons X. Enfin, on retiendra que bien avant la pratique surréaliste, l’automatisme psychologique touche le dessin (voir les métamorphoses des Tchèques Jan Tóna ou Josef Kovár).

La deuxième partie de l’exposition offre une excellente synthèse sur ce qui est plus connu : l’extraordinaire rayonnement de la psychanalyse, avec les transes dadaïstes de Hugo Ball ; celles, funèbres, de l’artiste brut Adolf Wölfli (1864-1930) ; la poésie surréaliste ; le cinéma expressionniste allemand (Lang, Murnau, Pabst, Wiene) ; ces "emblèmes de l’inconscient optique" (Surlapierre) que sont les rayogrammes de Man Ray et les rotoreliefs de Marcel Duchamp, sans oublier, du même Man Ray, le fameux portrait "bougé" de la Marquise Casati (1922)… Le plus frappant est sans doute le conflit entre Freud et Jung, ce dernier préférant le concept de métamorphose à celui de travail, critiquant le réductionnisme de son aîné, dissociant mots et images… Les marionnettes de Sophie Taeuber-Arp attirent le regard : docteur Komplex, Freud Analytikus et la Fée Urlibido sont les personnages qui permettent de transposer ce duel dans l’univers du Roi cerf (1918) imaginé par Carlo Gozzi…

La dernière partie dresse un parallèle entre l’inquiétant freudien et l’inquiétant historique. Se dégagent deux mouvements, l’artificialisme tchèque (Styrsky et Toyen) et le surautomatisme roumain (les peintres Brauner et Perahim ; les écrivains Luca et Trost). Le premier entend dépasser l’alternative entre abstraction et surréalisme : " Le tableau artificiel apporte des émotions poétiques qui vont au-delà de l’optique et excite une sensibilité qui va au-delà du visuel. Il tire le spectateur du tourbillon de l’imagination habituelle, détruit le système et le mécanisme des idées habituelles." Quant au second, il vise à privilégier la spontanéité créatrice, à réhabiliter le rêve : " Le surautomatisme nie la construction d’images plastiques, privilégiant les vertus artistiques de l’opération nécessaire à leur production même." (Luca et Trost, 1945). La question comment figurer l’infigurable ? étant le fil rouge de cet ensemble, s’imposent la figure du monstre (André Masson et la revue Acéphale), les totems de Victor Brauner (1903-1966) et les poupées obsessionnelles de Hans Bellmer (1902-1975).

De ce triptyque, se détachent trois figures significatives, à la fois géométriques et cosmologiques : la spirale, comme icône de l’infini ; le labyrinthe, comme signe de quête identitaire ; le mandala, qui, pour Jung, constitue la représentation symbolique de la psyché en tant que liée à l’ordonnancement du chaos.

Reste à signaler, concernant un catalogue qui alterne simples rappels contextuels, considérations socioculturelles, analyses critiques et historiographiques, la richesse de l’iconographie et de la documentation (trente-trois pages de notices, biographies et bibliographies).

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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