[Chronique] Jean-Luc Parant, Nous sommes tous des migrants (2/2), par Carole Darricarère

[Chronique] Jean-Luc Parant, Nous sommes tous des migrants (2/2), par Carole Darricarère

décembre 14, 2019
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[Chronique] Jean-Luc Parant, Nous sommes tous des migrants (2/2), par Carole Darricarère

L’une des lignes de force de Libr-critique est d’offrir parfois plusieurs lectures d’un même texte : après Jean-Paul Gavard-Perret, voici Carole Darricarère qui a eu envie d’écrire sur ce livre ouvert. [Lire la première chronique, par Jean-Paul Gavard-Perret]

Jean-Luc Parant, Nous sommes tous des migrants, accompagné de dessins de Mark Brusse et d’une lecture de Marielle Macé, L’Atelier Contemporain, Strasbourg, septembre 2019, 96 pages, 20 €, ISBN : 979-10-92444-98-8.

 

Usant d’un raccourci, l’assertion, formule frontale abrupte et racoleuse, emprunte au hashtag pour emporter la convictionau prix d’un effet de ressassement faisant loi d’une tragique actualité à prendre avec des pincettes ou à cueillir à la gaffe sans se détourner ni tourner de l’œil.

D’aucuns d’entrée tiquant, seront tentés de se soustraire à la lecture, point de pathos ici pourtant nonobstant l’appât, privés de nectar seront, tombés dans le piège, cependant que décorporant le propos, l’auteur s’empare contre toute attentedu sujet en cosmonaute du sens de l’existence pour mieux s’en écarter, élargissant le motif à l’univers.

Ou comment s’extraire du pas qui confond les moyens et les finalités après Jean-Luc Parant, jaillissant verticalement sur l’horizon par la plante de nos yeux, ceux-ci étant « les signes de nos pas », « le cadran d’un kilométrage infini », la vue elle-même « l’insigne des plus grands voyageurs », la migration des corps annonçant celle des âmes, repartir de l’œil pour mieux s’expanser dans le retournement.

Qu’on se le dise, « tout est sans mesure », il suffirait de « changer de dimension », « on nous a menti, on nous a fait croire que nous vivons dans le monde avec le tout petit soleil qui nous éclaire alors que nous vivons aussi dans l’univers avec l’énorme soleil en feu », « il y aurait donc deux yeux et deux soleils, un œil et un soleil pour le jour, et un autre œil et un autre soleil pour la nuit (…) l’un pour voir le jour et l’autre pour ne plus voir la nuit », autant dire l’œil du bien et celui du mal, charge au lecteur de se situer.

Partant de là, du roulis au tournis, du corps de poussière au corps de nuage, du corps calleux à la connexion spirale et à l’étincelle chamanique, c’est par incartades et déplacements liquides de myriades de trajectoires off sky ; par la grande roue du proche et du lointain, par l’œil des perspectives, par le roulement à billes de tangentes parallèles ; que marchands de rêves et marcheurs de réalité confondus s’affranchissent des contingences du réel au passage de l’avers à l’amont : « plus originaires du ciel où tournent toutes les planètes que d’un pays ou d’un autre (…) nous avons tous migré sur la terre (…) » ; ainsi un référent qui nous aurait volontiers pris en otages, fait-il allégeance au grand huit métaphysique de l’univers, les amalgames faisant feu des récurrences, c’est « tout entier(s) voyant, tout entier(s) pensant », « là où notre corps ne va pas », tous au tout confondus, que l’adhérence s’acharne à faire acte de poésie dès lors que l’Origine est mise au service de la liberté dès à présent à partir de l’œil et que s’estompe le sort de chacun dans la perspective d’un catéchisme cosmogonique.

Difficile de faire moins réel que cette odyssée stellaire si l’on entend par réel ce qui ne dépasse pas le cadre strict des activités humaines sur le terrain. Péchant par abus, le Ciel n’étant jamais à court d’espoir, l’auteur martèle le propos à l’Infini, chacun de nous, à égalité de traitement face au mystère, n’étant que l’infime débris d’un totum cosmique, c’est à la faveur d’un lent coma que Jean-Luc Parant, dont le troisième œil protubérant supplante ici l’organe de chair, en aurait eu l’élégiaque vision, la migration des âmes sublimant la table de multiplication du pas à hauteur d’une algèbre spectrale, ressuscite les corps de lumière de rêves décimés – en témoignent les dessins à la détrempe de Mark Brusse.

Au pied pris à son propre piège, piètre figure du plein de l’épreuve, répond l’œil au balcon, ballon dirigeable des spéculations, son écume et sa voile transmutent de salutaires lignes de fuite au bénéfice du Vide, réduisant à néant les cuisantes vicissitudes. Perchée à bonne hauteur de cycles, la scène respire, les astuces de l’œil délivrant l’homme allégé de ses peines, pulvérisent les frontières au point que l’on en oublierait le titre et ses contenus, si ce n’était qu’ayant recours à un retour de manivelle, un effet de ritournelle ne crécelle vaille que vaille en rappel sa fidélité au propos. Ce qui sert ici l’homme ne relève en rien de la meule animale mais d’un point oméga, ce haut remède du bref de la meute amère étant le devenir de l’aller et du venir.

Du regard qui ne laisse pas de trace à la main qui noircit tout ce qu’elle touche, les phrases s’imbriquant les unes aux autres jusqu’au tournis, « nous avons tous migré sur la terre et autour du soleil parce que nous cherchons la lumière totale », ô conscience vitale vomissant par nos yeux « gavés d’un visible immangeable » les nourritures indigestes, « visible qui nous envahit comme pour une dernière fois (…) comme si tout allait s’éteindre » tandis que « les hommes ne s’arrêtent plus d’ouvrir la bouche pour dire n’importe quoi, pour chanter et crier n’importe quoi »,  apocalypse ici-bas d’une décadence.

À n’en pas douter c’est une longue exhortation à l’éveil et un message d’amour autant que d’espoir que l’œil du poète dédie en cet ouvrage à ses frères d’âme, sans pour autant emporter la conviction qui voudrait qu’après avoir tous été si désespérément Charlie nous soyons aujourd’hui portés ou préparés à devenir de vénérables migrants – le serions-nous potentiellement, héros malgré nous, par ces curieux revers dont l’Histoire s’est fait une spécialité -, étant posé qu’un migrant sans titre n’a pas exactement vocation à être un voyageur attitré, et que les dieux eux-mêmes sans solutions ne s’accordent pas forcément sur le sujet, rien n’est moins sûr même si « dans un monde illimité un obstacle peut devenir une ouverture ».

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rédaction

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