[Chronique] Saint Limonov, révolutionnaire et mendiant, par Isabelle Grell

[Chronique] Saint Limonov, révolutionnaire et mendiant, par Isabelle Grell

septembre 13, 2011
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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Emmanuel Carrère, Limonov, P.O.L , septembre 2011, 496 pages, 20 €, ISBN : 978-2-8180-1405-9.

Carrère, deux ans plus tard, prolonge l’entreprise d’écrire D’autres vies que la mienne.

Être libr&critik, c’est aussi cela : demander à une spécialiste des écritures de soi (cf. Autofiction.org) son point de vue sur un livre considéré comme un "événement littéraire" de septembre.

               Saint Limonov, révolutionnaire et mendiant

Révolutionnaire, c’est ce que l’adolescent petit de taille et fier de caractère a décidé de devenir lorsqu’il découvre que son père n’est qu’un petit flic, un maton, un looser qui se dissimule pis que mal sous un imposant uniforme d’officier russe. Mendiant, Edouard n’a pas vraiment choisi de l’être. Au contraire, il aspirait à une vie A+, comme les femmes qu’il aimait posséder devaient répondre au niveau A +. Mais pour être un homme libre, un vrai, mieux vaut ne rien posséder, non ? Assez lucide pour savoir qu’il est impossible de devenir un homme, un vrai, l’auteur du Journal d’un raté  sera un Saint. Presque.

Après avoir fait des recherches méticuleuses, après avoir relu les récits et romans d’Edouard Limonov, après avoir passé du temps réel avec cet homme qui navigua toute sa vie entre l’Est et l’Ouest, après avoir parlé avec des personnes qui le fréquentaient, après quatre ans, enfin, Emmanuel Carrère offre au lecteur un livre dans lequel l’attrait – et la répulsion – pour son « objet » ont pris le dessus sur la sagesse de faire court et ceci à notre plus grand bonheur. Lorsque Carrère se met à raconter Edouard Savenko, rebaptisé par les siens au nom de Limonov (limon = citron et limonka = grenade « celle qui se dégoupille »), il nous confie à plusieurs reprises son propre étonnement, ses hésitations à consacrer autant de temps à cet être qui, si l’on se soucie du politiquement correct, est infréquentable. J’hésitais moi-même, je l’avoue. Continuer ? Arrêter et passer à autre chose ? Mais, comme pour, jadis, le Saint Genet de Sartre, j’ai persévéré. Sartre, Genet, Limonov, Carrère. Deux de ces écrivains sont de ceux qui vivent leur mort et meurent leur vie. Les deux autres savent que les récits de vie(s) sont innombrables et toujours de l’ordre de l’interprétation, le l’interpénétration. Avec Limonov, Emmanuel Carrère mêle sa vie à celle de son sujet sans pour autant tomber dans le parallélisme absurde ou, pire, dans l’ennui trop souvent causé à la lecture d’une biographie historique simpliste. Il ne dresse pas non plus un portrait facile d’un terroriste cruel et froid ou de l’écrivain germanopratin un tant soit peu fréquentable. Par une miroitante multiplicité de styles qui voguent entre le langage parlé (« quel enculé »), une écriture par moments particulièrement cinématographique (d’ailleurs on  verrait bien ce livre porté à l’écran) et la fresque historico-politique, Carrère fait monter sur la scène de notre XXIème siècle bien entamé une existence butée mais toutefois décente, un homme qui exècre l’exacte mesure et la tiédeur, un être du XXeme siècle qui porte aux nues la combativité pour un monde autre, pour des vies autres. N’allez pas comprendre : un monde meilleur avec des vies meilleures. Les innocents n’existent pas, Carrère et Limonov en savent quelque chose. Personne n’est lâche ou courageux comme la feuille est blanche, comme le sang est rouge.

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rédaction

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