[Création] Daniel Cabanis, Faces & profils des postes vacants (1/3)

[Création] Daniel Cabanis, Faces & profils des postes vacants (1/3)

septembre 25, 2014
in Category: créations, UNE
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[Création] Daniel Cabanis, Faces & profils des postes vacants (1/3)

Tandis qu’il prépare son exposition à Ivry sur Seine ("Bêtes noires et autres", signalée dans les NEWS de dimanche dernier), Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série, "une cruauté sur le chômage ambiant". [lire/voir "Écrivains chez l’habitant"]

 

FACES & PROFILS DES POSTES VACANTS

Offres 1 & 2

 

 

 

L’homme de chambre ne sort pas. Il a à faire. Souvent il s’appelle Bullers. Ou Debullers. Parfois Blers, Bouilly, Broux, Bozzi, Deberecks. Il change de nom selon les perspectives, l’humeur. C’est un subtil et un obstiné. Il sait ce qu’il veut, et jusqu’où il peut jouer sa tête sur son nom. Classique est son art de l’insolence : si on l’appelle il ne répond pas. Simple. Il garde la chambre. Il économise ses forces. Il n’aboie jamais. À son âge on est au-delà de ça ; le temps de la colère est passé. Maintenant l’heure est là, de rester seul dans la chambre, il y a tant de travail. Ranger, réparer, coudre, lessiver l’accaparent. Il doit aussi chauffer, tenir les comptes et répondre au courrier. Mmes Jafar, Zouten, Loupy, Drogo et Barinski lui adressent tous les vendredis des offres d’amour spéciales qu’il ne peut laisser sans réponse, quand bien même il les rejette; l’homme de chambre est célibataire, il doit soigner seul ses rigidités. De même s’il est malade plus sérieusement, il s’automédicamente. Sans ces lettres qu’il doit écrire, l’homme de chambre aurait un peu de temps libre. Il n’en ferait rien, mais il l’aurait. Il pourrait rire ou fumer. Des futilités, dit-il.

 

La femme d’extérieur couche dehors. Schlutchnapfell-Dossery (son nom à rallonge) n’y est pour rien car dans l’usage il s’abrège en Schlut et même en Chlou voire en Loute, Louze, Louloute, Loutie, Loutinette ou Lou-Doss. On reproche à ces diminutifs d’être plus bouffes que le nom qu’ils abrègent. En principe, le complet est exigible. Mais la femme d’extérieur voyage presque tous les jours, souvent sous un faux nom, Daffen, Got ou Bockerspil, et cela simplifie les complications ; les hôtels sont moins regardants. Ah, Mme Got, comment va etc. ? Parfois il y a une chambre libre, et la dispense de coucher dehors. On peut travailler, établir la connexion, téléphoner, faxer. La femme d’extérieur donne de ses nouvelles; elle est libre de circuler mais doit rendre des comptes. Ses rapports sont attendus et lus avec avidité. Elle agit comme agent. Elle renseigne, elle éclaire; elle connaît l’ombre et les non-dits de nos ennemis. On a confiance. Elle sait qui est qui : noms, surnoms et sobriquets. En cas d’attaque, elle rend les coups, donne du bec et de l’ongle, du sabre et du fouet; elle ironise ! Elle s’en sort toujours. Elle a un mental de sentinelle.

 

 Offres 3 & 4

 

 

La danseuse intermittente crée des solos d’appartement. Elle bouge vite et bien, sur des durées variables. Le format Flash est bon (deux minutes maxi), il secoue ; les autres, longs et interminables, sont des danses d’ameublement. Dans tous les cas, il faut plaire sans émouvoir, ni lasser bien sûr. L’artiste se produit ici et là (chambre, salon), tôt ou tard ; donc à pas d’heure. Autrement dit, elle danse quand ça lui chante. Ce privilège s’acquiert au prix de parfois consentir à des duos en coulisses avec des non-danseurs, homme ou femme. Pendant ses intermittences, la danseuse maigrit et perd en flexibilité ; bientôt elle fait une dépression, ou sa crise d’épilepsie. Elle se bave, l’œil lui tourne en rond, la jambe est roide, le dos arqué dangereusement. Ce spectacle n’est pas plaisant. Qu’on la pique au Dépakine ! disent les connaisseurs. Oui, une intraveineuse bien tassée. Et un prompt rétablissement. Car la danseuse est là pour donner corps à l’art, non à la médecine; on aime ses solos, moins ses convulsions. Si elle apporte des joies et fantaisies, elle peut être adoptée par sa famille d’accueil. La voilà casée. Elle n’a plus besoin d’un nom de scène.

 

Le clown en civil n’est pas drôle : ni gai ni triste. Il peut donner le change à l’occasion, et qu’on en vienne à rire de lui, mais au naturel il est neutre. Son nom passe-partout est fréquemment Dubois, Duc ou Durand ; Dugenou n’est pas neutre, Doc est rare. Soyons sérieux. Et soyons clair : Knoche et Krakcy sont des rigolos eux, en costume rayé savates chapeau mou : lui n’est même pas un nain. Il ne jongle pas non plus. Et il ne boit pas. Le clown en civil est un pédagogue ombrageux qui rase les murs et n’élève jamais la voix. Il a les sciences infuses (modèle Pic de la Mirandole) et peut parler quinze langues propres et figurées sans faire de grimace et sans dénaturer les idiotismes. Le nombre de ses élèves enseignés à demeure est peu élevé, une dizaine ; quatre ou cinq externes complètent l’effectif. C’est la belle vie, obscure et sans joie mais belle, malgré le bas salaire (et les élèves agités du bocal). Le clown en civil n’a jamais de vacances ; il doit fournir sans relâche équations, études et analyses. Le soir, pour se distraire, il fréquente des écuyères autodidactes et des dompteurs sadiques. Ça joue au scrabble ou ça fricote ; la nuit est courte.

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rédaction

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