[Livre + chronique] Edition limitée d'Emmanuel Adely

[Livre + chronique] Edition limitée d’Emmanuel Adely

novembre 27, 2007
in Category: chroniques, Livres reçus
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  Emmanuel Adely, Édition limitée, éditions Inventaire/Invention, 34 p.
ISBN : 978-2-914412-65-0. [site des éditions]

[4ème de couverture]
[et Nicolas de Staël qui ne peint plus et se suicide parce qu’il ne peint plus parce que ses tableaux ont du succès et que l’entonnoir veut les mêmes tableaux toujours les mêmes tableaux qui se vendent de Nicolas de Staël qui ne veut plus peindre ces tableaux qui se vendent dans l’entonnoir mais peindre des tableaux de lui qui soient de lui qui soient lui qui soit libre et Guy Debord qui n’écrit plus et se suicide de voir l’entonnoir se resserrer et le digérer de son vivant et le coller sur un tee-shirt made in China ou made in RpC ou made in Taïwan…]
Édition limitée dit la rage d’un auteur découvrant à quel point l’édition littéraire a changé et s’intéresse davantage au livre comme produit qu’à l’auteur comme créateur de ce livre. Il dit aussi la rage d’un auteur confronté au pouvoir discrétionnaire d’éditeurs/marchands, industriels du roman, de ces romans que l’auteur ne veut plus écrire. Et cette rage, qui emporte tout, devient ici le plus puissant moteur qui soit produisant un texte ravageur et formellement novateur.
Emmanuel Adely est un auteur remarqué pour ses romans (Les Cintres, Agar-Agar, Jeanne, Jeanne, Jeanne, Fanfare), tous publiés dans d’importantes maisons d’édition. Ces romans, de longs monologues au style vif mais classique, ont fait sa réputation… Mais avec Edition limitée et J’achète quelque chose de neuf fait irruption dans cette œuvre. L’oralité prend le pas sur la narration, le réel sur l’imaginaire.

[Chronique]
Ce qui interpelle tout de suite avec ce livre d’Emmanuel Adely, c’est la transformation de sa langue par rapport à ces anciens romans, et à quel point, il recherche un mode d’expression qui lui serait adéquat. Si dans J’achète, il y avait une proximité avec le travail d’Anne-James Chaton, ici, on pourrait trouver, par moment,  une forme de proximité avec le travail de la langue ruminée de Charles Pennequin.
Dire cela, ce n’est pas réduire son approche, mais davantage exprimer le fait, qu’il y a transformation d’un mode d’appréhension du monde pour un auteur, et que cette transformation implique une transformation du mode d’expression. Et c’est bien là l’enjeu de tout ce livre : comment dire un vécu de sens, comment l’exprimer et le faire admettre, alors que le milieu éditorial des éditeurs "homologués" ne veulent que certains types d’expression, donc réduisent a priori certaines expériences de la réalité.
Le texte d’Emmanuel Adely ainsi met en relation d’un côté la volonté d’expression de l’auteur qui est seul, qui est dans la recherche de son mode, et de l’autre une machine de plus en plus commerciale, qui, elle, ne se soucie pas, essentiellement de l’auteur, mais davantage de sa propre force commerciale ("le contrat est donc remis en cause puisque les chiffres  espérés n’ont pas été atteints" "QUE 300 000 exemplaires et c’ets donc un semi-échec pour Hachette ces QUE 300 000 exemplaires qui ne sont pas 400 000 exemplaires" p.32).
Son texte est ainsi dénonciateur : y a-t-il encore de la place pour des expériences littéraires qui tentent de frayer des voix propres ?
Cette dénonciation se fait à la première personne, sous signature ("je suis ma signature à quel prix est ma signature" p.28), sous cette signature, qui justement, après la reconnaissance éditoriale depuis plus de 15 ans, fait l’expérience de la marge, de la difficulté à trouver écho lorsqu’elle s’affronte à la solitude de son expression ("seul si on est seul et on est seul quand on crée on est seul on est toujours seul mais encore plus quand on crée on se met en danger quand on crée" p.29, "je ne sais créer que des choses qui ne sont pas commerciales je ne crée que des choses absolument pas commerciales je crée tu sais je sais des choses invendables mais c’est la création évidemment" p.13).
Ce qui apparaît, c’est l’impossibilité de liaison entre d’un côté des postulats éditoriaux qui sont constitués selon certaines idéologies, et de l’autre un élan créatif, qui, sans même chercher à être non-commercial, ne pourra être que marginalisé.
Cette mise en lumière n’est pas nouvelle, elle hante depuis maintenant plus de 20 ans le milieu littéraire : fin du risque, fin du risque partagé. Les éditeurs prennent de moins en moins le risque de publier des textes qui tracent leur propre voie, et pris dans des enjeux commerciaux de plus importants, ils lient leur propre économie à celle des médias qui sont prescripteurs. La saison des prix littéraires l’a bien montré.
Toutefois, si je peux partager en partie ce constat, il est nécessaire de dire aussi à quel point il y a des dimensions éditoriales propices aux écritures qui prennent le risque de forger des formes peu communes. C’est ce qui est apparu dernièrement avec la collection Déplacements de François Bon au Seuil ou celle de Laure Limongi aux éditions Léo Scheer, ou bien encore avec les éditions Verticales, ou POL, ou encore la collection Fiction&co de Bernard Comment, prenant le risque de publier des textes comme ceux d’Emmanuelle Pireyre ou bien d’Emmanuel Rabu.
S’il est évident qu’il y a des machines économiques qui sont à l’oeuvre et qui réduisent pour une part la visibilité possible du champ littéraire, notamment expérimental, il apparaît aussi que des strates éditoriales qui prennent ce risque partagé de l’aventure littéraire.
En ce sens cette rage est à bien cerner : elle est celle de nombreux auteurs, seuls, qui expérimentent, et qui doivent porter leur livre écrit comme de petits cadavres d’eux-mêmes qu’ils ne peuvent partager. Cette douleur, nombreux sont ceux qui l’éprouvent en eux-mêmes. Nombreux sont ces cadavres de soi, dont l’auteur dépositaire se sent empli et asphyxié. Mais c’est là aussi l’épreuve salutaire du travail littéraire : faire cette épreuve comme condition de soi et de son expression, comme condition de sa propre existence et de son écriture.
Si des freins existent, toutefois la certitude de l’auteur doit lui permettre de lutter contre ceux-ci : ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort disait Nietzsche. Pour l’écrivain, cette épreuve de porter avec soi ses textes, sans pouvoir par moment les diffuser, est la condition aussi de sa propre certitude, l’expérience de son devenir écrivain.
Dès lors, s’il est nécessaire de toujours porter ce regard critique sur les mécanismes économiques de ces institutions, il est aussi nécessaire de se poser dans le suspens de ce qu’est créé, et en quel sens cela implique une forme de lourdeur, de poids qui parfois paraît insupportable. Nietzsche disait aussi : ce qui devient haut, croît lentement. Je crois qu’il est nécessaire de rappeler, en cette époque de la vitesse, de la croissance rapide, de la start-up egonomique liée à l’individu et à son intégration sociale, que le temps de l’écriture et de la création de l’oeuvre peut être lent. Que la rencontre d’une époque pour écriture peut demander des années. Ce qui est profond n’appartient pas à une époque, mais bien plus inactuel, deviendra le principe de lecture de l’époque qui n’a su par moment l’accueillir.

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Philippe Boisnard

Co-fondateur de Libr-critique.com et administrateur du site. Publie en revue (JAVA, DOC(K)S, Fusees, Action Poetique, Talkie-Walkie ...). Fait de nombreuses lectures et performances videos/sonores. Vient de paraitre [+]decembre 2006 Anthologie aux editions bleu du ciel, sous la direction d'Henri Deluy. a paraitre : [+] mars 2007 : Pan Cake aux éditions Hermaphrodites.[roman] [+]mars 2007 : 22 avril, livre collectif, sous la direction d'Alain Jugnon, editions Le grand souffle [philosophie politique] [+]mai 2007 : c'est-à-dire, aux éditions L'ane qui butine [poesie] [+] juin 2007 : C.L.O.M (Joel Hubaut), aux éditions Le clou dans le fer [essai ethico-esthétique].

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