[Livre-chronique] Raharimanana, Les Cauchemars du gecko

[Livre-chronique] Raharimanana, Les Cauchemars du gecko

juillet 25, 2011
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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RAHARIMANANA, Les Cauchemars du gecko, Vents d’ailleurs, 2011, 112 pages ; photos, illustrations et montages en couleur de l’auteur lui-même ; 18 €, ISBN : 978-2-911412-79-0. Mosaïque textuelle mise en scène à Avignon en 2009.

Après un préambule qui cligne du côté de Za, sous le regard du gecko, le vernis lisse des langues de bois se craquèle pour laisser advenir de subtiles apocalypses…

"Ce n’est pas la réalité qui nous isole du monde, mais la fiction sur nous plaquée […]" (p. 8).

"L’actualité n’est qu’un leurre, un appât dont se servent les dominants pour nous faire croire qu’ils ont réponse à nos peurs" (p. 26).

"Etant donné l’état actuel de l’agriculture dans le monde, on sait qu’elle pourrait nourrir 12 milliards d’individus sans difficulté. Pour le dire autrement : tout enfant qui meurt actuellement de faim est, en réalité, assassiné" (Jean Ziegler, cité p. 85).

Le temps du gecko, c’est le point de vue de "l’autre, l’étranger qui contredit la belle affaire de l’humanité" (p. 7). De l’animal : "Bête visible mais impossible à attraper, le son, son cri, gecko, gecko, gecko, comme ailleurs, son, son absurdité de marcher sur les murs, au plafond, la crainte de le voir tomber sur soi, […] la crainte du sang froid du reptile collé à la peau suante. Sa gueule de fœtus de chair et peau transparentes et de grands yeux, comme inachevée, là, nous confondant sur l’impossible : marcher sur les murs, l’invisibilité visible, fœtus mouvant, langue qu’il vomit, gecko n’attaque pas, gecko reste immobile, gecko partout, à n’importe quel endroit, gecko derrière soi, gecko dans les plis du sommeil […]" (47)… Le (c)rire ou l’écrire du gecko pour dire "l’impensable révolution : la mort du capital" (50). Le temps du gecko, c’est celui de la résistance et de la révolte, comme le suggère l’apologue sur Haïti : "Sous nos plumes ne coule-t-il pas le sang des esclaves assassinés ?" (30)… Le temps du gecko… pour lézarder les représentations toutes faites de l’Afrique : vision occidentale = "investisseurs, bailleurs de fonds, négociateurs, financiers, clean, so good, staff and promoteurs de la démocratie" (6) / réalité indigène = "feux de brousse, déforestation, pollution, les plastiques en lieu et place des oiseaux, un autre ciel, couleurs cellophane" ; pour lézarder la prétention des dominants à créer leur "réalité universelle" à coups de mots-fétiches : interpénétration des peuples, expansion du rêve démocratique, parité équitable, faisabilité actionnariale, utopie concrète et envisageable, etc. ; pour lézarder le discours dominant – "déluge libéralistique" – en le faisant bégayer, en le tronquant (métaplasmes) ou en le transformant par recréation :
"Pro-propro-duductivité dow jo…
viviviVIvacité efficatrucité flex rente
currence visibi ploiter oureuse clôture
licenci mique Kak" (9)…

Ecrite depuis Traumaland, cette série de textes courts qui entre en résonance avec des photos et photomontages très suggestifs rejette tous les – ismes (capitalisme, colonialisme, post-colonialisme, humanitarisme), souligne les apories et paradoxes du discours occidental et dénonce l’infernale spirale : tandis que "l’indépendance a arrêté la colonisation", "la mondialisation a arrêté l’indépendance"… Moralité : "Crevez tous pour vos mots en isme et cratie" (88)… Et de retraiter avec une ironie corrosive les clichés occidentaux : "Je coopère / Je collabore / Je me bilatérale / Je me forme, je m’informe, je m’instruis, je rattrape mon retard, je me civilise / Je m’infrastructure moderne, up to date" (90)… La verve carnavalesque de l’écrivain malgache atteint son apogée dans "Tu feras", sorte de prophétie ironique-caustique qui, à coups de calembours et de mots-valises, fustige l’infâme comédie des Occidentaux : "L’hôomme développelé occidenté blanchinordé, / L’hôomme évolué cervelisé scientifriqué, / Athée devant l’Athérnel, / Laïc devant l’aïd et tout autre laïus et coutumes, / Révolutionné, / Syndicalé coulé" (48).

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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