[livre+chronique] SENSEMBLE d'Antoine Dufeu

[livre+chronique] SENSEMBLE d’Antoine Dufeu

août 29, 2008
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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  Antoine Dufeu, SENSEMBLE, dessins de Valentina Traïanova et d’Antoine Dufeu, ed. Le clou dans le fer, 108 p. ISBN : 978-2-9526347-8-6, 14 €.

[Quatrième de couverture]
Satellite n°3
Il n’existe que des luttes
Entre opinions et pensées
Il n’existe que des luttes fratricides
Entre opinions et pensées.
Les pensées entre elles
N’ont pas pour habitude
De s’entretuer.

[Chronique]
Et si le livre, le livre poétique était l’un des derniers lieux de résistance, lieu pour que se réunissent en son tour, dans le monde poétique déplié par le livre, une forme de communauté paradoxale, communauté faite d’être singulier, donc tous différents, partageant en commun leur différence. Le dernier livre d’Antoine Dufeu semble proposer cette perspective qui apparaît non seulement comme une éthique (rapport à soi), mais aussi une politique (rapport à l’autre), politique que je tenterai toutefois de questionner en sa possibilité in fine.
Alors que beaucoup de livres actuellement sont travaillés non plus par l’inconscient du corps comme ce fut le cas avec la modernité négative, mais par l’inconscient du politique, tentant de le faire apparaître dans son [ex/op]pression (ce qui est apparu brillamment l’an passé avec au moins deux livres Zone de combat de Hugues Jallon et Civil de Daniel Foucard), SEnsemble de Dufeu se tient à l’écart de ce travail littéraire et en revient à l’expression moderne d’un sujet lyrique. Il en revient à une forme d’exaltation du vers libre ouvrant à un appel.

Monde
Ici, le monde auquel est invité le lecteur, celui qui est esquissé à de nombreuses reprises dans les différentes parties, les différents segments, est à la fois à venir, présent et passé, il est celui auquel l’homme semblerait être devenu aveugle et sourd, ou encore indifférent. Le monde dont il témoigne est celui de la vie. De la vie en un sens assez nietzschéen, ce qui apparaît d’emblée dans la première des quatre ballades avec sa signature finale : “oui” (p.9). Le oui qui signe et ouvre en exorde ce livre rappelle le oui nietzschéen de la formule du bonheur dans le Crépuscule des idoles : “un oui, un non, une ligne droite, un but”. Ce qui est accentué par ce qui le précède au sens où il fait mention des “idoles brisées” et d’un nouvel “enchantement du monde” (p.8).
SEnsemble est ainsi un appel à la vie qui traverse et transit le monde, qui fait que le monde, loin de n’être que le résultat de la production industrielle de l’homme est d’abord et avant tout le lieu où chaque singularité se déplie, s’affecte, se présente. Son effort poétique est de nous rendre sensible ce monde, qui n’est pas ce qui est représenté d’abord et avant tout, mais qui en-deçà de la représentation supporte la diversité des vies. Cette question du monde traverse tout le livre, il est ce “lieu insoupçonné et encore orphelin d’un nom” (p.31), il est ce “qui se rue d’une destruction à l’autre”, ce “qui se mue d’un point en l’autre / Créant ainsi un espace affecté” (p.35) dit l’enfant 1.
Le monde dont il est fait mention, est celui de la possibilité de l’événement pour les singularités, de la possibilité de leur déclosion. Il est le lieu de “l’immanence de l’univers”. Antoine Dufeu s’inspire et entre en écho avec ce que peut décrire philosophiquement parlant Alain Badiou depuis L’être et l’événement, ce que l’on retrouve dans une partie du vocabulaire qu’il utilise, mais aussi dans sa conception ontomathémathique, par exemple dans sa poétisation du vide dans le poème Discobole (pp.61-62).

Communauté
Mais si le monde pose la question éthique de la manière de l’habiter, ce qui ressort notamment à travers les récits de DFDD, mais aussi dans SINCHEMENSCHEN, la finalité transcende le seul rapport à soi. Le nom de ce livre en témoigne : SEnsemble, le S et le E étant fusionné grâce à une invention typographique. Cela peut se lire comme la conjonction/fusion dans le rapport à soi (SE) de l’ensemble, de la liaison à l’autre, d’un être ensemble, donc de la possibilité de composer un nous. J’écrivais en commençant qu’il y avait une forme d’appel. L’appel est celui à se réunir dans une forme de communauté, un nous. Pronom sur lequel il insiste. Le nous auquel il fait mention fait effraction de ce qui apparaît : il est en quelque sorte un appel à sortir de l’état actuel du monde tel qu’il est déterminé par la politique (“époque barbare” (p.97)), pour former une communauté où chaque individu apparaît selon sa singularité, “peu importe l’état des uns et des autres” (p.103).
Cet appel, celui de pouvoir “vivre ensemble”, est là pour exalter en chacun cette possibilité, cette donation de la vie par le monde. L’appel est celui de redécouvrir donc ce “il y a” qui est oublié, au sens où le monde est celui de la différenciation/séparation des hommes entre eux.

Remédiation onto-politique
La fin du livre pose la question des “transmissions de pensées”, de la manière dont on peut transmettre une pensée, dont on peut affecter l’autre, pour qu’il puisse s’ouvrir à la possibilité de cet événement de la communauté. C’est sur ce point que le livre est véritablement politique. Alors que la phénoménologie avec Heidegger était arrivée à une éthique de l’attente, de la vigilance, de la suspension face au divorce entre l’être et les hommes, Badiou, dans l’horizon d’une conception maoiste, a prôné, nous le savons, la possibilité du forçage (cf. Notamment Le Siècle, où il étudie précisément cette notion en liaison aux avant-gardes du XXème siècle), forçage trouvant son assomption dans la transformation politique. Ici, il en est de même, l’appel ouvre à la possibilité de la transformation radicale de l’état des relations humaines tel qu’il est déterminé pour que se constitue cette communauté des singuliers.
Si pour une part, on ne peut qu’être sensible à cet appel, notamment au sens où il est certain qu’à travers la poésie moderne et des avant-gardes nous sommes héritiers pour une part de cette conception, toutefois cela pose la question philosophique de la possilité même de ce devenir. Si d’une certaine manière, nous ne pouvons rejeter qu’une telle possibilité communautaire est possible, reste que cette possibilité ne semble possible qu’en tant que micro-communauté, et non pas en tant que transformation générale du monde. Ceci au sens, où il me semble que le point de rupture d’un tel appel tient dans l’écart qu’il y a, entre celui qui appelle et les destinataires. Les destinataires correspondent-ils, éthiquement parlant, à ce qui détermine en son fond le destinateur, à savoir la manière dont la vie compose son intensité ? N’y aurait-il pas là, une utopie politique, liée à une forme d’aveuglement par rapport à la nature humaine telle qu’elle se compose et que l’on pourrait réfléchir à travers des constantes anthropologiques comportementales ?
Ainsi, si au lieu de penser l’homme à partir de notre propre vérité ou encore de notre propre désir (réduction de la différence), nous le pensons à partir de ce qu’il donne à voir : le conflit (lié à une forme de désir mimétique (ce qui a été étudié de Machiavel à René Girard en passant par Spinoza), la jalousie, l’envie, etc… est-ce que cet appel, dont témoigne Antoine Dufeu, ne trouverait pas son écho seulement dans les quelques uns, les peu nombreux, qui justement ne correspondent pas strictement à ces constantes ? Ainsi, comme l’exprimait Spinoza, si le grand nombre est plutôt conduit par ses passions, les amenant irréductiblement aux conflits, à l’opposition et à la volonté de domination, est-ce que la possibilité d’un dépassement de cet état ne serait pas seulement une affaire privée, donc une éthique et non pas une possibilité politique ?
Si tel est le cas, l’appel dont nous parlons ici, ne peut être que parallèle au politique, ne peut constituer que des micro-communautés invisibles au politique, voire en quelque sorte aussi indifférente au politique. Cet appel, ne peut être un projet politique général, mais il constitue le fondement d’une éthique relationnelle. S’il était pensé comme transformation générale du politique, il tendrait alors irréductiblement vers une forme de totalitarisme, reposant sur la projection quasi-messianique d’une vérité ontologique illusoire de l’homme (syndrôme révolutionnaire, que l’on retrouve encore chez les héritiers du maoisme).
Transmettre, donc donner l’appel, se fonde alors sur la possibilité de rencontrer ceux, les quelques uns, qui en eux-mêmes, ressentent la même forme d’intensité de vie, de volonté de vie, le même rapport au monde. Ces quelques uns qui, entre autres, se réunissent autour du lieu du livre, comme lieu de résistance de la vie, d’une vie qui suit d’autres voies que celles offertes par le monde de l’information et des transactions marchandes.

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Philippe Boisnard

Co-fondateur de Libr-critique.com et administrateur du site. Publie en revue (JAVA, DOC(K)S, Fusees, Action Poetique, Talkie-Walkie ...). Fait de nombreuses lectures et performances videos/sonores. Vient de paraitre [+]decembre 2006 Anthologie aux editions bleu du ciel, sous la direction d'Henri Deluy. a paraitre : [+] mars 2007 : Pan Cake aux éditions Hermaphrodites.[roman] [+]mars 2007 : 22 avril, livre collectif, sous la direction d'Alain Jugnon, editions Le grand souffle [philosophie politique] [+]mai 2007 : c'est-à-dire, aux éditions L'ane qui butine [poesie] [+] juin 2007 : C.L.O.M (Joel Hubaut), aux éditions Le clou dans le fer [essai ethico-esthétique].

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