[Chronique] Bienvenue à SCOLUTOPIA !

[Chronique] Bienvenue à SCOLUTOPIA !

juin 16, 2010
in Category: chroniques, UNE
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En ces temps rétrogrades et en cette période d’examens, méditons sur le devenir éducatif dans un monde nouveau qu’il nous faut faire advenir…

Bienvenue à SCOLUTOPIA, nouveau territoire de l’ère post-capitaliste qui n’est pas encore répertorié.

SCOLUTOPIA est conforme à son étymologie (scolè : loisir, disponibilité) : y règne l’économie des activités humaines favorisées par cette valeur primordiale qu’est devenu le temps libre. L’éducation primant sur la consommation, ce temps libre est avant tout perçu comme temps créatif. Désormais, le terme "profit" ne désigne plus que le temps libéré pour l’épanouissement individuel et l’harmonie sociale (échanges non lucratifs, solidarité active, etc.), autrement dit le bénéfice humain dégagé par les progrès scientifiques et technologiques.

À SCOLUTOPIA, où le demos prévaut sur le kratein, est VALEUR tout ce qui ressortit à l’irréductible, l’inéchangeable. ("Ce qui se paie n’a guère de valeur" – Nietzsche, La Volonté de puissance). Et comme le libréthisme y est plébiscité, ce n’est ni le pouvoir politique ni une quelconque puissance molaire qui fixe et impose les valeurs : est nomothète toute singularité active, et le rôle de l’État consiste à rien moins qu’à rendre possibles diverses lignes de fuite et la coexistence des incompossibles, à veiller à ce que le réel soit constamment travaillé par le virtuel, le fini par l’infini, la présence par l’Ailleurs, le Même par l’Autre…

D’où le rôle imparti à l’École (de scolè) : permettre aux enfants et aux adolescents de profiter de leur temps libre pour s’initier à la vie sociale et à des savoirs et savoir-faire fondamentaux dont les composantes et les modalités pratiques sont régulièrement révisées en communauté, être disponible aux espaces du dehors comme du dedans, pour également développer leur esprit critique et conquérir ainsi leur autonomie morale ; parmi les autres missions éducatives, figurent celles de stimuler leur énergie individuante comme leurs dispositions organisatrices, leur apprendre à se déprendre des flux homogénéisants (modes, discours idéologiques, pratiques rituelles, etc.)…

L’émulation n’étant pas compétition, encore moins écrasement de l’Autre, l’objectif est de sublimer la volonté de puissance en énergie individuante. Il est par ailleurs indispensable de faire une place au manque comme à la différence, c’est-à-dire à la négativité : quoi de pire qu’un Moi hypertrophié par absence de contrariété et de contradiction, un sujet satisfait et enfermé dans ses certitudes ? La positivité égocentriste a-t-elle la moindre chance d’ouvrir un quelconque devenir ?

Cette École a fait sienne la réflexion de Nietzsche dans La Volonté de puissance : « Contre le goût de la ″culture générale″ : rechercher bien plutôt une culture vraie, rare et profonde, rétrécir et concentrer la culture, en réaction contre le journalisme. […] L’homme parfaitement cultivé est une anomalie. L’usine règne. L’homme n’est plus qu’un boulon. »

Sont au centre du dispositif scolaire l’épanouissement physique, moral, intellectuel et social des élèves comme des personnels. Aucune catégorie d’acteurs n’est privilégiée (cette ancienne "idée" de mettre l’enfant au centre du "système" est désormais considérée comme un non-sens).

Les professeurs n’offrent pas un service, mais une formation. Ils bénéficient d’une large marge de manœuvre − car il n’est de créativité sans liberté − et de fréquentes disponibilités visant à renouveler leur appétence comme leurs compétences.

Si, dans la société scolutopique on ambitionne un enseignement intensif, ce n’est pas en épousant le modèle productiviste : l’intensité dont il est question est d’ordre qualitatif !

Multipliant les interrelations avec la société tout entière, l’École n’en conserve pas moins son autonomie, se gardant de tous les -ismes traditionnels : académisme, confessionnalisme, élitisme, fonctionnalisme, pragmatisme, utilitarisme, réalisme/marchanditisme… Elle ne saurait donc imposer des "réformes" régies par des motifs d’ordre économique ou clientéliste… Elle ne propose au contraire que des ouvertures, des inflexions, des réflexions…

Son rôle n’est pas de juger, discriminer, stigmatiser, punir, exclure, mais d’accueillir et de faire advenir ; d’ériger en normes les habitudes culturelles des catégories privilégiées, mais d’ouvrir des espaces…

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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