[Chronique] L'Ecole française : harmonisation ou harmonie ?

[Chronique] L’Ecole française : harmonisation ou harmonie ?

juin 3, 2011
in Category: chroniques, UNE
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Dans les domaines social, économique et culturel, comme dans l’Education Nationale – du primaire au supérieur (cf. le blog de Pierre Jourde et son livre C’est la culture qu’on assassine) –, prévaut désormais la même logique libérale mais aliénante, celle d’une harmonisation synonyme d’uniformisation, de réduction et de régression. Suite aux dernières déclarations officielles, et avant que ne se poursuive à la Rentrée prochaine la mise en place des énièmes réformes dans le secondaire, faisons le point libr-critiquement.

Tandis qu’une étude suédoise met au jour la corrélation entre qualité de l’enseignement et contexte pédagogique (conditions de travail, formation et désir d’enseigner), en France, l’heure est à l’harmonisation : harmonisation docimologique, harmonisation pédagogique, harmonisation managériale, harmonisation sociale… Autrement dit, harmonisation des systèmes d’évaluation et des notes aux examens, harmonisation des formations et des pratiques d’enseignement, harmonisation disciplinaire par l’instauration quasi obligatoire du travail en équipe, harmonisation des redditions de compte (en particulier par le biais du cahier de textes électronique), harmonisation du temps de travail…

Insidieusement, cette harmonisation tend à imposer un modèle unique de type néo-libéral : l’efficacité des "travailleurs éducatifs" se mesure désormais aux taux de réussite de leurs élèves, au pourcentage d’admis aux examens grâce à leur évaluation hypermoderne, à leur degré de technicité, à leur adaptation aux réformes successives, à leur rendement sur leur poste de travail (capacités de gestion, quantité de clients traités), à leur productivisme en matière de projets, rapports et grilles en tous genres, à leur compétitivité dans ces domaines cruciaux pour la concurrence que sont les options et les enseignements exploratoires… Norme européenne oblige, le cahier de textes électronique facilitera le contrôle des agents de l’éducation, qui seront par là même incités à plus de transparence et de performance… Pour accroître encore leur rentabilité, après la suppression de dizaines de milliers de fonctionnaires titulaires ou remplaçants, que reste-t-il à faire ? Rien moins qu’augmenter le temps de présence des enseignants et diminuer leur temps de vacances… Depuis 2007 (arrêté gelé du 12/02/07, Livre vert sur l’évolution du métier d’enseignant, dit rapport Pochard), l’heure est aux "actions d’éducation et de formation autres que d’enseignement" − et donc au réaménagement des emplois du temps (au collège expérimental Clisthène de Bordeaux, le temps de présence hebdomadaire des professeurs est fixé à 24H) −, à l’annualisation des services, à l’alignement du temps annuel de travail sur les 1607 heures des autres fonctionnaires… Et depuis le projet de Luc Chatel, à la réduction des vacances d’été (sept semaines au lieu de neuf, réparties en deux zones : du 1er juillet au 15 août ou du 15 juillet au 1er septembre).

Et pourtant… La majorité des pays d’Europe ont opté pour un temps de travail contractuel : en Allemagne, par exemple, le temps de travail global d’un enseignant (cours, préparations, corrections et autres obligations) est évalué entre 45 et 55 heures par semaine ouvrable. Par ailleurs, les vacances estivales en France ne constituent nullement un privilège : avec sept semaines, la France se situerait derrière la Belgique et l’Autriche (huit), la Finlande (10-11), l’Espagne (11-12) ou l’Italie (12-13)… En outre, pour être passés de onze à sept semaines en une vingtaine d’années, de quelles compensations pourraient bénéficier les enseignants français ? Serait d’autant plus à l’ordre du jour une revalorisation significative des salaires que, pour le primaire et le secondaire, la France se situe nettement sous la moyenne des pays de l’OCDE…

Et si, plutôt que d’importer un fonctionnalisme anglo-saxon qui a pour corollaire une inquiétante déprofessionnalisation (minoration de la dimension disciplinaire et intellectuelle, majoration des activités non spécifiques), on pratiquait en France l’harmonisation européenne en matière de salaires, de taux d’encadrement des élèves et des dépenses d’éducation par élève ? Et si on faisait prévaloir l’harmonie sur l’harmonisation ? Le seul risque encouru par un système social harmonieux qui veille aux conditions de vie de toutes les composantes : être gagnant sur tous les tableaux…

Annexe : quelques chiffres

* Taux d’encadrement des élèves : en France, 5 enseignants pour 100 élèves/étudiants dans le primaire et le supérieur (niveau le plus bas des pays de l’OCDE) ; 8 pour 100 lycéens (dans la moyenne OCDE).

* Dépenses d’éducation (chiffres 2005 ; équivalents dollards) : en France, dans le primaire, 5 365 par élève (moyenne OCDE : 6 252) ; dans le secondaire, 8 927 (OCDE : 7 804) ; dans le supérieur, 10 995 (OCDE : 11 512).

* Salaires annuels des professeurs avec 15 ans d’ancienneté (équivalents dollards) : professeurs des écoles en France, 31 366 (moyenne OCDE : 37 832) ; professeurs de collège en France, 33 846 (moyenne OCDE : 40 682). Dans le primaire comme dans le secondaire, seuls les revenus maximum avoisinent la moyenne OCDE…

Références :

* Education, formations, n° 78, novembre 2008 : cf. Nadine Esquieu, "Les enseignants français : une identité particulière en Europe ?" ; Sten Söderberg, Gunnar Iselau et Daniel Gustafsson, "L’importance des enseignants, leur situation et leurs conditions de travail".

* "Responsabilités et autonomie des enseignants en Europe", Eurydice, Communauté européenne, 2008.

* Christian Maroy, "Les évolutions du travail enseignant en France et en Europe : facteurs de changement, incidences et résistances dans l’enseignement secondaire", Revue française de pédagogie, n° 155, printemps 2006, p. 111-142.

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Fabrice Thumerel

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1 comment

  1. Lainé Xavier

    Il faut que ces choses là soient dites. Ma seule réserve serait qu’une fois de plus, on part des chiffres et non des besoins ou d’une réfelxion sur le rôle de l’éducation aujourdhui. Un pays comme le nôtre a-t-il besoin de têtes bien pleines ou de têtes bien faites?

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