[Chronique] Philippe Jaffeux, Courants blancs, par Emmanuèle Jawad

[Chronique] Philippe Jaffeux, Courants blancs, par Emmanuèle Jawad

avril 19, 2014
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[Chronique] Philippe Jaffeux, Courants blancs, par Emmanuèle Jawad

On ne manquera pas cette nouvelle expérimentation de Philippe Jaffeux.

Philippe Jaffeux, Courants blancs, éditions Atelier de l’Agneau, St-Quentin-de-Caplong, printemps 2014, 80 pages, 16 €, ISBN : 978-2-930440-72-9.

 

Philippe Jaffeux, recourant à un dictaphone numérique, transmute la contrainte en une prodigieuse fabrique à formes nouvelles.

Se soustrayant aux expérimentations formelles et visuelles de ses précédents livres, retrouvant la linéarité, Philippe Jaffeux n’en explore pas moins la phrase dans sa construction, l’interrogeant dans les associations qu’elle met en place et ses significations, la hissant du côté du paradoxe et de l’absurde.

1820 phrases structurent ces courants blancs rassemblés en 26 propositions (autant que les lettres de l’alphabet) formant ainsi 70 ensembles. Chaque phrase est portée par une seule ligne. Il s’agit ici de composer avec des suites de propositions paradoxales.

« Des nombres consomment des lettres afin de nourrir le scandale d’une écriture abstraite. »

 

Alors que son Alphabet (O L’AN/ et N) relevait du geste (le geste même de l’écriture mais aussi celui de la trace et de l’éclosion de ses possibilités visuelles), ses Courants blancs s’établissent résolument du côté de l’oralité, le recours à un dictaphone et à un logiciel de reconnaissance vocale induisant, par leur pratique, de nouvelles formes d’écriture, renouant ainsi avec « la magie de la parole » selon les propres mots de l’auteur.

De cette parole travaillée, Philippe Jaffeux produit des associations de mots intempestives, sans rapport apparent (certaines phrases se suffisant à elles-mêmes pourraient se détacher de leur ensemble et occuper seules, dans leur densité, l’espace de la page).

Chacune des propositions s’agence dans une superposition de deux segments syntaxiques coordonnés mais déterminant le plus souvent de faux rapports de causalité, suscitant un renversement de la proposition elle-même. La phrase, dans sa structure et son procédé de superposition, évoque la notion du contrepoint dans l’écriture musicale qui, superposant deux thèmes musicaux, en provoque un troisième (à noter la proximité qu’entretient l’auteur avec la musique et plus précisément pour ces Courants blancs avec celle de Bach).

 

Les propositions, indépendantes les unes des autres, tentent d’opérer, dans leur articulation, une résolution des contraires qu’elles mettent en place. Toutefois les paradoxes mis ainsi en relation provoquent par là-même leur annulation.

« La forme des nuages donnait un sens au hasart s’il corrigeait son but en marchant à l’aveuglette. »

 

Ces suites de phrases percutantes retrouvent les caractères de certaines formes brèves (densité d’un aphorisme, pensée…) mais s’en différencient par leurs particularités (recours à l’imaginaire, à une durée, au paradoxe…), se situant du côté des Koan zen dans le caractère énigmatique que recouvrent ces objets de méditation pour déclencher l’éveil.

 

L’écho ou davantage la réponse qui se donne d’un mot à l’autre de la phrase, d’un début à une fin de phrase, crée un dynamisme, un courant, provoque le mouvement.

Les phrases non ponctuées (uniquement par un point de clôture), martelées, recouvrent, pour chacune d’elles, un champ lexical qui leur est propre, d’une même famille sémantique.

 

Des thématiques transversales néanmoins se dégagent de ces Courants blancs et de l’ensemble des livres de Philippe Jaffeux. Le titre du livre en appelle ainsi à l’espace de la page blanche (dans l’impossibilité d’écrire et l’effacement) en même temps qu’à l’électricité (dans ce qu’elle permet et notamment l’alimentation d’un ordinateur), thématiques récurrentes associées à la question du silence, de l’animal et de façon emblématique à la mise en espace de l’alphabet et du nombre.

 

Au travail sur le mot, dans son lien, en association avec d’autres, d’une même proposition, se poursuit également celui, formel, de sa construction, dans son irrégularité.

« Il se contentait de souffrire pour reconnaître l’orthographe exacte de sa joie tourmentée. »

Mais là encore la « bizarrerie » orthographique d’un mot pouvant se trouver dans une partie de la phrase surgit en réponse à un autre situé dans une autre segmentation de la même proposition. Un mouvement interne dans l’unité du mot s’opère alors au regard de la phrase.

 

« Les animaux s’arrêtèrent de parler pour donner aux hommes la chance d’obéir à leurs cris. »

Le renversement des propositions ainsi opéré par la mise en adéquation des paradoxes, l’incongruité des associations et la perte d’un ordonnancement habituel du monde produisent une déstabilisation des sens de lecture.

Là réside sans doute la puissance des Courants blancs de Philippe Jaffeux.

 

On notera également la publication concomitante de 505 courants de Philippe Jaffeux sous le titre Courants 505 : le vide (revue Ficelle, Rougier V. éditeur, Soligny la Trappe, mars 2014, 46 pages, 9 €, ISBN : 979-10-93019-02-4).

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