[Chronique web] Le petit journal du tiers livre

[Chronique web] Le petit journal du tiers livre

mars 6, 2008
in Category: chroniques, UNE
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  Découverte très récemment, sur le tiers livre, l’expérience initiée par François Bon du Petit journal, création, à clavier multiple et indéfini, lancée le 9 novembre 2007.

1/ La création littéraire sur le web, n’a de cesse de me questionner. Assez critique depuis des années, j’avais bien marqué, dès les rencontres du CIPM Web et poésie en 2005, alors même que tout le monde lors de ce colloque ignorait encore le web 2.0 et découvrait à peine les blogs, que la question devait se porter sur le rapport entre médium et langage (ceci étant partagé lors de ces journées seulement par Philippe Castellin), et en quel sens un médium implique certaines transformations de la logique du langage notamment en poésie.

2/ Trop souvent est appelée littérature sur le web, ou littérature numérique, la seule transposition de la logique du texte papier, appartenant au codex sur l’écran. Comme je l’ai déjà mis en critique, la question de la simultanéité de l’acte d’écriture et de l’acte d’édition n’est pas suffisante pour transformer ce qui constitue la nature du travail d’écriture sur le papier. Ce qui signifie, que le choix du passage au web, repose majoritairement sur d’autres principes que la transformation de l’écriture et l’exploration de celle-ci : elle est davantage liée à une double économie : celle de l’ego (la possibilité d’être lue, de se constituer comme écrivain dans une forme de communauté plus ou moins grande), et de l’autre celle des moyens, au sens où la publication et la diffusion web, permet de restreindre les coûts de diffusion, selon une transformation du rapport à l’espace et au temps, par rapport à l’économie traditionnelle liée au papier.

3/ Toutefois, si la très grande majorité des travaux d’écriture web ne se différencie en rien de ce qui est lié au papier, reste que certaines expériences apparaissent très pertinentes, à savoir n’être possible qu’à partir des potentialités ouvertes par ce support. Que cela soit par le biais de la programmation et de la réalisation d’oeuvres multimédias (e-criture), ou que cela soit dans la reprise de la question de l’écriture.

4/ François Bon avec Le petit journal, me semble avoir initié un type d’écriture qui ne peut être lié qu’au web, qui serait impossible en-dehors des potentialités propres à ce médium. Le petit journal se constitue comme une note quotidienne, de deux lignes, qu’il rédige et qu’il lie à une petite photographie prise dans la journée. Travail d’écriture du quotidien, de l’infime, parfois de l’anecdotique. Ici, rien de spécifique au web. Cette expérience d’écriture pourrait parfaitement se faire en-dehors du web, et même en-dehors du support numérique. Toutefois, ce travail d’écriture du fragment, il ne le referme pas, mais il l’ouvre dans l’invitation faite aux lecteurs, de pouvoir eux-mêmes laissés en deux lignes un fragment de leur journée. Ici, ce n’est pas au commentaire qu’il en appelle, mais bien à l’imbrication d’autres fragments produits selon la même logique que la sienne. Ce qui signifie que Le petit journal n’est pas celui de François Bon, mais se réalise comme l’entrecroisement de différentes sources subjectives, d’une diversité de notes quotidiennes qui se tiennent à distance ou se font écho.

5/ Cette expérience repose sur plusieurs qualités spécifiques du web : la page d’écriture du Petit journal n’est pas géolocalisée. Si cette expérience devait être produite selon le médium papier, il faudrait s’envoyer la feuille, à savoir il ne pourrait y avoir de simultanéité d’écriture, ou du moins de contiguité temporelle dans une même journée. Or, parce que l’écran que je vois, n’est pas spécifiquement là, à Angoulême, mais qu’il n’est que la duplication d’un code qui en est la véritable matrice et le véritable lieu, la page web du Petit journal est a-géolocalisée, elle est à la fois partout et nulle part, et elle peut être écrite de tout point dans l’espace géographique du monde. Dès lors par cette spécificité, il n’y a plus de délai dans l’écriture inter-subjective, mais il y a simultanéité de l’intersubjectivité écrivant. Tous, nous pouvons écrire au même moment sur le même support sans être au même endroit. Survient ainsi la possibilité d’un Petit journal qui dépasse les limites spatio-temporelles de nos corps, et qui alors apparaît comme celui d’une collectivité informelle, car nul contrat ou nulle obligation ne relie les participants, donc il ne s’agit aucunement d’une communauté. Les participants peuvent être anonymes, seulement ponctuels. On retrouve ici, dans cette expérience de François Bon, ce qui travaille depuis quelques années son oeuvre littéraire, par l’image du labyrinthe, de la ville comme ensemble de plis infinis.

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Philippe Boisnard

Co-fondateur de Libr-critique.com et administrateur du site. Publie en revue (JAVA, DOC(K)S, Fusees, Action Poetique, Talkie-Walkie ...). Fait de nombreuses lectures et performances videos/sonores. Vient de paraitre [+]decembre 2006 Anthologie aux editions bleu du ciel, sous la direction d'Henri Deluy. a paraitre : [+] mars 2007 : Pan Cake aux éditions Hermaphrodites.[roman] [+]mars 2007 : 22 avril, livre collectif, sous la direction d'Alain Jugnon, editions Le grand souffle [philosophie politique] [+]mai 2007 : c'est-à-dire, aux éditions L'ane qui butine [poesie] [+] juin 2007 : C.L.O.M (Joel Hubaut), aux éditions Le clou dans le fer [essai ethico-esthétique].

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