[Dossier Varetz - 1/3] Patrick Varetz, UN (Verbe), incipit de Bas monde

[Dossier Varetz – 1/3] Patrick Varetz, UN (Verbe), incipit de Bas monde

novembre 11, 2011
in Category: créations, UNE
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En ouverture de ce Dossier qui vise à faire découvrir un écrivain prometteur, nous avons choisi de vous plonger dans l’incipit de son second roman, Bas monde, qui va paraître en avril prochain aux éditions P.O.L. Suivront un entretien avec l’auteur et une chronique sur ce singulier premier roman que constitue Jusqu’au bonheur (P.O.L, 2010).

UN. (Verbe)

Je n’appartiens pas à ce monde et j’ignore qui m’y a jeté et pourquoi. Tout, ici, vous contraint au bonheur, justement parce que ce n’est l’inclination de personne. Bientôt, on me réclamera des sourires, on s’extasiera de mon apparente désinvolture à accepter les événements, fussent-ils incompréhensibles et violents. Pour l’heure, je m’éveille d’une torpeur qui ne se conçoit pas. Le souffle de mon père, raboté par la rage, caresse l’oreille de ma mère. Les rôles sont ainsi distribués, depuis toujours, qu’il n’est nul besoin d’introduire plus avant des personnages qui – sous peu – auront tout loisir de s’agiter pour se différencier. Je ne sais pas d’où je viens, mais je sais précisément à qui j’ai affaire. Ce salaud – c’est ainsi que ma mère le désigne – lui frôle la joue de son haleine. De sa bouche sans lèvres, vidée de mots, il goûte le sel des larmes qu’il provoque et – l’immonde saloperie – s’en émeut. Paradoxalement, cela excite sa contrariété. Son ventre, sa gorge et ses mains se nouent : ses mains seules, trop petites, se révélant impuissantes à absorber le trop-plein d’une colère qui l’égare.

En vain, il cherche des insultes qui pourraient – la renommant – parer cette femme d’un attrait nouveau. – Peau, pochetée, putain ! Il a déjà épuisé, pour son malheur, son maigre quota de vocabulaire. Sa bouche – la bouche sans lèvres à présent salée de mon père, pincée sur sa colère, car privée de mots pour exprimer jusqu’à son impuissance – se glisse en force contre l’oreille de ma mère. C’est une chose immense, qui me dépasse : un paysage de chair, où l’ombre – dans un combat sans enjeux – le dispute à la lumière. Tout ce que je devine, je l’aperçois très précisément. Il lui souffle à travers le crâne une haleine éthérée et rance, censée chavirer le peu d’idées qu’elle parvient à rassembler. Violette – ma mère –, dépouillée trop tôt et en d’autres circonstances d’une part de ses facultés, est incapable de se raccrocher, les analysant, aux sensations qui l’assaillent. C’est à moi qu’il revient d’accomplir ce travail. Il émane, d’entre les dents de cet homme, une chaleur acide presque sucrée qui évoque la bière et l’urine, et puis une amertume, une aridité – écœurante et insondable –, plus puissante que le tabac. Mais tout cela, qui provoque le frisson, n’est rien comparé aux vapeurs de sulfure d’hydrogène qui planent à la surface de sa peau.

Mon père, ce salaud – je ne sais trop par quel nom il me faut le nommer – transporte partout l’odeur d’une déchéance annoncée (et peut-être en partie consommée). Il a beau se récurer la peau, la frotter à celle plus laiteuse des entraîneuses du Bar Royal, rien n’y fait. Suivant les jours, la température et le taux d’hygrométrie, il trimbale une odeur qui – selon mille variations – fluctue de la saumure de poisson à l’œuf pourri. Ma mère et moi – s’il m’est permis ici de plaisanter – le sentons arriver : cette pestilence chimique s’apparente aux prémices, inexorables, de sa colère.

Il la colle – ce salaud – contre le mur, et respire sans précaution de cette même respiration qu’elle peine déjà à trouver pour nous deux. Ils ont passé, elle et lui – et moi, qui n’aurais pas dû être là – une partie de la nuit à danser. La bouche égarée dans ses cheveux, il lui agrippe les poignets et elle veut croire, un instant, qu’il la force à l’enlacer. Cette saloperie, dans la lubie qu’il poursuit, cherche peut-être à prolonger les festivités de la veille. Il piétine sur place, fixe bêtement le papier peint devant lui tandis qu’elle s’affaisse entre ses jambes. Il a déjà oublié, comme à chaque fois, l’origine de son emportement. Sa conscience s’efface à mesure que la pression monte. Dépossédé de sa raison, il contemple – mis brutalement devant le fait accompli – et son impuissance à diriger sa vie, et la vulnérabilité qui frappe à présent celle qui la partage. – Traînée, sale peau, putain ! Il peine à convoquer d’autres mots pour exprimer le dénuement qui l’emprisonne. Chaque nouvelle insulte provoque une déchirure à la limite de son champ visuel, le piètre décor de son existence menaçant de s’effondrer.

Ainsi, le cercle du temps se déchire. Les filaments nourriciers qui m’environnent s’illuminent et la transparence du monde – celui où l’on me précipite sans plus de raison que cela – m’est soudain révélée. Tout ce qui advient, je m’entends le formuler très précisément, depuis un vide qui ne se conçoit pas. Le don de la parole est une véritable malédiction. Ma mère se laisse glisser le long du mur et mon père la fixe de ses yeux gris. Si elle bouge, tente d’esquiver par avance les coups qu"il retient, il la laissera s’agiter sous l’emprise de son regard. Lui, pense aux vexations et aux corrections qu’il a reçues de sa mère, à la passivité de son père qui, n’était la colère, régirait son quotidien. Il cherche comment lui faire mal avec d’aussi petites mains. Elle, se sent partir : une force étrangère, mais nullement inconnue, la tire à l’autre bout du misérable tunnel de son existence, là où elle est censée mourir.

Violette – ma mère – se laisse guider par un flonflon trompeur. Certaines images de la nuit lui reviennent : cela aussi je l’aperçois, avec un luxe de détails et de sensations qui m’épargne d’embrasser les scènes dans leur ensemble. Pour elle, cela équivaut à reculer pour mieux sauter. On lui tamponne le poignet, tandis qu’elle pénètre dans une salle de bal avec ce sentiment – très net – de s’y noyer. On la bouscule, on s’apostrophe autour d’elle dans un sabir qui lui échappe. Mon père, Daniel – je me résous enfin à le nommer – s’est empressé de prendre les devants, et ma mère se demande ce que diable elle fait là : plantée au milieu de ces péquenauds, dans sa robe neuve à gros boutons (la seule – c’est ridicule – à porter des gants blancs dans une fête de village). Il la tire par le bras et, malgré le sac à main qu’elle se refuse à abandonner au vestiaire, l’oblige – lui écrasant les pieds – à danser. Elle pense : Ma pauvre, c’est peut-être pour bientôt ! Elle a beau, entre chaque valse, se palper le ventre, le renflement qu’elle y détecte n’offre rien de spectaculaire ni de probant. Elle tourne sur elle-même, cherchant systématiquement à fuir le regard qui pourtant lui sert de pivot. Que lui importe de tomber et de se donner en spectacle : le plaisir qu’elle éprouve à danser est gâché. Arguant de son retard, elle a su se faire épouser. Tout le reste, à présent, relève de sa seule responsabilité : le calcul des semaines, l’interprétation des symptômes et le constat imprécis des premières transformations. Mais comment s’y retrouver, quand le médecin qu’elle consulte ne parvient pas lui-même à affiner ses prévisions ?

Mon père – ce salaud – la scrute, ou plutôt la fouille de ses yeux gris étrécis, peu et mal armé pour comprendre ce corps qui, s’abandonnant, résiste encore à son désir irrépressible d’en découdre. Que lui reproche-t-elle, exactement ? Il y aurait beaucoup à dire. Est-ce cette odeur, qu’il rapporte de l’usine, qui l’incommode ? Certes, on a rarement fière allure à puer autant. Ne serait-ce pas plutôt cette habitude qu’il a contractée de passer ses soirées au Bar Royal, occupé à y récolter le parfum de ses poufiasses pour supplanter – tant bien que mal – son ineffaçable pestilence ? J’ignore d’où je viens, mais je l’entrevois, à voir ainsi Daniel – mon père –, empétré dans le soupçon de sa propre odeur. Le désir et la colère, si tant est que ces deux mots désignent des pulsions différentes, relèvent en nous d’une contrariété animale dont nous parvenons mal à nous départir.

Il la frappe. Peut-être cherche-t-il, au début, à se défaire d’une mauvaise impression. Ce salaud avance la main vers son visage, d’un geste involontaire. Ses petits doigts, fendant l’air, se soudent, puis – visant la bouche sans possibilité d’élan – vont heurter la tempe. Il s’y reprend à plusieurs fois, tant le bruit mat qui lui parvient en retour l’irrite. Malgré ses efforts répétés, les chocs s’entendent à peine. Il ouvre grand la bouche et, grimaçant, y trouve un cri qu’il transforme en insultes, puis en menace. – Putain ! Salope ! Je vais te le faire passer, moi, ton polichinelle ! Il serre le poing et martèle le mur, devant lui. Il tente avec le pied et à plusieurs reprises de la repousser, tandis qu’elle s’accroche à l’un de ses mollets. Ce monde n’est pas le mien, mais, d’instinct, j’y possède le langage qui sert à nommer la violence de mes parents. Dans un relent de bière, de sueur, d’urine et de sulfure d’hydrogène, les mots se précipitent en moi, jaillis d’une torpeur et d’un vide qui ne se conçoivent pas. On pourra toujours, ma vie durant, tenter de me conditionner par de belles paroles, je n’oublierai jamais où le verbe prend sa source : entre les gémissements de ma mère et les aboiements suffoqués de mon père.

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rédaction

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