[Texte] Mère / Instantanés, par Christophe Marchand-Kiss

[Texte] Mère / Instantanés, par Christophe Marchand-Kiss

novembre 9, 2011
in Category: créations, UNE
1 1065 1

Nous sommes heureux de publier en exclusivité pour nos Libr-lecteurs un extrait du prochain récit de Christophe MARCHAND-KISS, Châteaubraillant.

Mère n’aurait pas dit : tu te prends pour Fatty Arbuckle, ça non, j’étais maigre, malingre, même, occupé à dédaigner le steak, les petits suisses et le cœur de bœuf, et prenais Denise Fabre pour une des plus grandes vedettes du XXe siècle. Fatty Arbuckle, un dodu tueur de starlette, impossible, je dansais sur Tino Rossi et Sheila, Carlos et Annie Cordy. Mère en savait un bout, en revanche, sur le whizz, une machine à constater tout en glissant, ou à glisser tout en constatant, à force de regarder le 20 heures présenté par Léon Zitrone. Faut dire que c’est épuisant, un type qui vous déballe aussi bien le prix d’Amérique que la reine d’Angleterre ou la guerre des Six Jours. Il faut glisser. Faire son whizz, même d’opérette, même surfait, même en catimini, faut le faire, le whizz, le vrai. Un faux whizz, peu reluisant, ça ne  vous prend de Gaulle que par les flancs et pas de face, et ça, c’est ennuyeux. Mère frottait, pas toujours, elle cousait—machine Singer—, aussi, tapait à la machine les tracts et les plaidoiries de père, achetait les journaux de père, les habits de père, les chaussures de père, sans père, faisait les courses, faisait la cuisine, bref, c’était le ministre de l’intérieur et des finances de la maison.

Réservez au moins une distance libre d’un mètre devant vos appareils de chauffage afin de ne pas faire obstacle à la diffusion de la chaleur.

L’ombreuil, animal de nos forêts, ne l’est pas. Whizz. Pas assez véloce, il reste entortillé dans les fougères. Les tiques s’amènent, la lyme connection commence son travail. Et c’est foutu. Kyrie Eleison ! Il est, comme disait mère, mal en pattes, il lui manque une dimension, mais laquelle, peut-être simplement de n’avoir pas su depuis deux millénaires, au moins, qu’il s’y trouve, s’adapter à son milieu naturel. Chaque jour, tout lui paraît différent, changé, changeant, ce qui le répugnait devient agréable, et ce qui semblait sans fondement dans le paysage prend une consistance inattendue. Et parfois, d’une minute à l’autre, toc, comme ça, l’horizon dégagé se rembrunit, le chêne sent le hêtre, et la fougère l’entortille, voilà. Il est un peu sicut tigurium in cucumerario, comme une cabane dans un champ de concombres : instable en permanence. Ou c’est la fin de Dada, dans un terrain vague près de Saint-Julien-le-Pauvre. Sauf que l’ombreuil, lui, a toujours habité ce terrain vague, il le subit, le remplit, c’est une obsession de toute la journée mais qu’il oublie nécessairement la nuit. Sinon, il aurait depuis longtemps disparu de nos contrées. On en croise de temps en temps en forêt de Teillé ou en forêt de Juigné, ils vous imprègnent illico de cette mélancolie si particulière qu’on doit, en été, aller au plus vite se baigner—rafraîchissement, comme une mini traduction—dans l’étang de la Blisière—la vase, ça décape.

Mère ne pense pas tous les jours à cet ombreuil-bien-de-chez-nous—d’autres ont le Dahu—et c’est la raison pour laquelle elle est si whizz. Un bon single de Chicago là-dessus et la journée, commencée joyeusement par le chien qui dort dans la salle de bains se termine joyeusement par le chien qui dort dans son panier dans la cuisine.

Faites macérer dix jours, cinquante grammes de fleurs sèches de souci dans deux cent cinquante grammes d’alcool à 60°. Prenez dix gouttes, trois fois par jour pendant une semaine précédant l’époque des règles. Elles deviendront plus régulières, éventuellement moins douloureuses. Les troubles divers liés à leurs perturbations disparaîtront.

Une digression sur l’ombreuil et qu’un seul but : parler, parler encore et encore—et faire parler : une lampe dans le figuré—, mais par des détours chaotiques, des girations pas très catholiques—pourtant : peuplades de calvaires—, de méandres acrobatiques, de Châteaubraillant, que mère appelle communément Châteaubranlant, la ville qui vacille (ne branlez pas, dit Scapin à Géronte dans son sac). La cità trema, non de son climat qui est plutôt clément, océanique brouillardeux—assise sur des marais, la ville dégage ses vapeurs—, mais du vent qui s’engouffre obstinément dans sa coquille qui ne cesse de se vider de toute substance, sans parler de l’essentiel, la ville de défense, qui a disparu depuis bien longtemps. Ville de vieux : les paysans, qui ont vendu veaux, vaches, cochons et couvées dans villages et lieux-dits environnants, viennent prendre paisible retraite en centre-ville, entre Carrefour Market et médiathèque, entre école Sainte-Elisabeth et lycée Saint-Joseph, pendant que l’ouvrier, espèce un peu plus rare que jadis, et le cadre moyen, retapent leurs fermettes, débarrassent leurs cours de toute boue, et à grande eau. Dénoircissent et agrandissent les intérieurs. Ceux qu’on a connus sombres. Seule la bouteille d’eau de vie et le couteau étincelaient sur la table.

Les traces jaunâtres de calcaire disparaîtront de votre baignoire avec un tampon de coton imbibé de vinaigre d’alcool chaud. Laissez en contact un moment, puis rincez. Si ces taches sont rebelles, ajoutez du gros sel marin.

Mère disait : la cire d’abeille, rien de mieux pour frotter les parquets. Elle entendait la radio pendant qu’elle cirait. Tuait les fourmis qu’elle surprenait le long des plinthes. Elle frottait, fredonnait une chanson, ou ne fredonnait pas. Elle soufflait plutôt, son visage légèrement rougi contre le tapis roulé tout blanc, se plaignait de son dos lorsqu’elle se relevait, baissait le son de la radio. Le chien dormait toujours dans la salle de bains. Elle allait chercher la cire dans un placard peint en vert—clair—, sous l’évier de la cuisine. Elle n’aurait jamais eu l’idée de le ranger ailleurs : dans la chambre, la salle de jeux, le hangar, au milieu du jardin, des outils ou dans la boîte à chaussures. Chaque chose à sa place, disait-elle. Chaque chose déplacée pour servir. Chaque chose rangée pour ne plus servir jusqu’à ce que le besoin s’en fasse sentir. Cirer les parquets : pour qu’ils fussent propres, qu’ils brillassent, qu’ils épatassent, selon. Cirer les parquets : le devoir de toute ménagère qui se respecte. Quand sa besogne était terminée, elle éteignait la radio qu’elle n’avait pas écoutée, rangeait son Plizz, préparait le déjeuner. Parfois, elle fredonnait une chanson de James Brown, n’importe laquelle, ou une qui lui rappelait le travail qu’elle venait d’effectuer.

, ,
rédaction

View my other posts

1 comment

  1. delfosse

    Noir, c’est noir. Une fois de plus voilà un texte oppressant, violent, écrit au cordeau. Magnifique plume de Patrick Varetz ! J’ai hâte de lire son nouveau livre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *