[Double chronique] Olivier Cadiot : l'inter-position de l'écrivain / la pose de l'écrivain arrivé, par Jean-Paul Gavard-Perret et Fabrice Thumerel

[Double chronique] Olivier Cadiot : l’inter-position de l’écrivain / la pose de l’écrivain arrivé, par Jean-Paul Gavard-Perret et Fabrice Thumerel

novembre 9, 2017
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[Double chronique] Olivier Cadiot : l’inter-position de l’écrivain / la pose de l’écrivain arrivé, par Jean-Paul Gavard-Perret et Fabrice Thumerel

Voici deux lectures contrastées du dernier livre d'Olivier Cadiot : libr-critiquement vôtre, donc...

Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, tome 2, P.O.L, octobre 2017, 256 pages, 12 €, ISBN : 978-2-8180-4173-4. [Sur le tome I]

Olivier Cadiot : l'inter-position de l'écrivain /Jean-Paul Gavard-Perret/

Séduit - voire plus - par le brio et la truculence littéraire du tome I de cette Histoire de la littérature récente, le lecteur s’attend forcément à un coup d’éclat. Mais c’est un peu comme lorsque nous est signifié tout le bien que l’on pense d’un film : sa vision reste toujours en deçà de l’attente espérée. Bref le tome II laisse (un peu) sur notre faim. Le livre reste une sorte « d’imitation » de l’ouvrage antérieur, il en reprend certains chemins.

Certes le propos change quelque peu : il s’agit d’une nouvelle version des conseils à un jeune poète. Mais qu’on se rassure : Cadiot ne fait pas du Rilke. Et il rappelle que devenir écrivain est plutôt vain : « détruisez les livres que vous êtes en train d’écrire », rappelle judicieusement le maître. Et de préciser qu’il ne s’agit de reprendre l’écriture uniquement « la tête vide, sans images, sans souvenirs, sans cartes et sans histoires », en guise et propédeutique au métier d’écrivain. Ce qui fait de l’auteur une sorte de Léautaud post-moderne.

A cette aune judicieuse, Cadiot évacue de facto 90 % de la littérature. Preuve que - malgré tout - le tome II reste « édifiant ». L’auteur y demeure plurimorphe, poète, nouvelliste, essayiste battant la campagne littéraire à hue et à dia dans une uchronie que le temps chérit. Sur ce plan il ne peut être que suivi.  L’auteur apprend à acquérir une méfiance envers la mécanique littéraire. Chez lui jamais de pastel ou de régularité. Aucune sécurité au milieu des flammes. Mais le rire devient moins fréquent et l’émotion plus incisive que dans le volume précédent.

Pas question pour autant de bouder notre plaisir. D’autant que sous sa « morale » (qui n’en est pas une) Cadiot laisse pointer comme disait quelqu’une « une certaine solitude », de même que l’aliénation et la haine induites par une façon de dire qui n’est qu’une instance fictive de la fiction elle-même et où les prétendus auteurs montent en épingle leurs propres souffrances comme si c’était là le nec plus ultra d’une écriture qui « angote » à qui mieux mieux.

L’avantage d’une telle mise en pièce tient au fait qu’elle n’est jamais le fruit d'une quelconque frustration. Le texte à sa manière devient un western complètement à l’ouest. Cela reste rassurant. Certes, dans ce grattage et essorage le plaisir n’est plus du même ordre que dans le premier tome de notre bon oncle moins d’Amérique et de ses cases que d’un Neverland. Mais eu égard à ce que la critique encense journellement et les livres retenus pour les prix littéraires, pénétrer dans cette histoire revient à avancer en ce qui bouillonne sous son couvercle.

Cadiot plante ses spatules à griffes dans le gras de la littérature pour qu’elle suinte son surplus d’extrême-onction, sa surestimation d’elle-même et sa peur de tout ce qui dérange. Bref, l’auteur refuse la littérature Témesta et caramel mou. Il rappelle  que l’écrivain doit d’abord accomplir l’invention de son lecteur plutôt que de l’endormir sous des histoires qui ne tiennent pas debout mais qu’il estime d’équerre avec ce qu’espère un public. Celui-ci peu à peu déserte. Il est de bon ton d’accuser l’état du monde, les médias et les vicissitudes. Est-ce suffisant pour régler un problème récurrent : à mesure que la littérature avance, elle n'est lue que par les ménagères de plus de soixante ans. Cadiot résiste et s’insurge contre l’écriture à varices.

Olivier Cadiot : la pose de l'écrivain arrivé /Fabrice Thumerel/

Le premier volume était un non-événement. Le second, ad nauseam : afféteries, minauderies, coquetteries... Fini les enfantillages, quand on est devenu un Monsieur ; et de plastronner dans les médias, en se gaussant des écritures "expé"... On est trop sérieux quand on a 27 ans (et plus) de carrière : vos ailes-de-géant vous emportent au-dessus de la mêlée...
En voie de consécration, Cadiot se sollersise (1) : à quoi bon les écritures expérimentales ? à quoi bon la lourdeur démonstrative des universitaires ? La légèreté, rien que la légèreté... et la subtilité. Un art de dire des petits riens qui en disent long... C'est plaisant. Dans l'air du temps. C'est court, facile à avaler... ça virevolte, ça scintille... Idéal pour vos conversations culturelles de salon ! Rien de tel pour briller en société ! Rien d'étonnant, donc, à ce que la presse et le demi-monde littéraire en aient fait des gorges chaudes...

Quelle meilleure définition de ce gros et pesant mot, "littérature", que celle-ci : "une reliure entre des feuilles d'êtres - cet écheveau de sensations, qui attire, crochète, soude tout ce qui vous arrive" (p. 224) ? Quant à la poésie : "Un truc de princesse et de dragon, la poésie, si on y réfléchit bien" (21)... Du grand art, on vous dit. Et parfois, on flirte avec le génie : vous voulez écrire ? Rien ne sert de verser dans les techniques habituelles... "Ce qu'il faut faire : brutaliser ses tentatives d'expression, leur faire rendre gorge, les greffer à d'autres de force, les halluciner, les déployer, les piquer, les infiltrer, ou, au contraire, inciser pour libérer leurs humeurs secrètes. Le but c'est qu'elles se vrillent et qu'elles puissent, guéries, changer de phrase en avançant - un lasso, une spirale en l'air" (194). Inspiré, non ?

(1) On ne pourra pas accuser l'auteur de ces lignes de ne pas connaître le parcours littéraire d'Olivier Cadiot : entre autres, on pourra lire "Signé R. Le dossier Robinson d'Olivier Cadiot".

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Fabrice Thumerel

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