[Entretien] Portrait de l'écrivain en antihéros. Entretien avec Christophe FIAT

[Entretien] Portrait de l’écrivain en antihéros. Entretien avec Christophe FIAT

décembre 4, 2008
in Category: entretiens, UNE
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Suite à ma chronique sur le dernier livre de Christophe Fiat, Stephen King forever, voici, pour prolonger le débat qui lui a succédé, l’entretien que m’a accordé celui qui présente l’écrivain comme un antihéros. [Précisons que l’on peut retrouver Christophe Fiat sur son site comme sur son blog Vendredi 13].

Dans le prolongement du premier axe de ma chronique – à laquelle, bien évidemment, tu peux réagir dans son ensemble -, j’aimerais te poser ces questions corrélatives : n’y a-t-il pas contradiction entre une conception de l’écrivain comme "créateur de situations limites" et une pratique "fun" considérée comme arme subversive ? Au reste, en quoi es-tu sûr de son efficacité ? Dans la société spectaculaire, le champ de manoeuvre pour une écriture "fun" est des plus restreintes, non ?

– Être écrivain, c’est créer des situations limites, c’est-à-dire des expériences de vie qui portent à conséquence. Tout le monde peut faire des expériences, mais tout le monde ne peut pas faire en sorte que ça provoque quelque chose : un discours, un message, par exemple. Dans STEPHEN KING FOREVER, la situation limite qui m’intéresse est l’épouvante, le fait d’avoir peur (il est surnommé « the king of horror ! »). C’est important aujourd’hui de réfléchir à la peur. En France, en 2008, tout le monde a peur sauf les cyniques et ceux à qui la peur rapporte. Pour moi, il est important d’exprimer cette peur en ayant recours à une forme empruntée à la culture de masse : le Pop. Je m’inspire autant de la musique pop comme le rock ou le punk quand ils sont commerciaux et qu’ils touchent des millions de gens que du Pop Art, art faisant émerger avec ironie les icônes qui s’imposent à nous sous la contrainte et provoquent de la fascination. Sans oublier le principal et l’essentiel : la place d’une écriture liée aux dispositifs et à l’imaginaire, et la place aussi du livre dans la société française parce qu’être écrivain, c’est aussi se poser la question de sa position dans l’édition. Cela me permet de montrer dans quelle misère nous sommes et pourquoi nous continuons d’esthétiser cette misère pour le pire. Mon style d’écriture qui est clair et distinct avec de multiples accumulations d’énoncés est accessible à tous. Je ne suis pas un lettré, ni un intellectuel, mais un écrivain qui vit avec son époque, d’où l’idée d’épopée fun inspirée de la culture américaine. L’épopée fun n’est pas le contraire de l’épopée critique de Brecht mais sa continuité, épopée critique elle-même inspirée par l’épopée légendaire de Richard Wagner. À la fin, ma recherche ne concerne pas spécifiquement les objets pop qu’il faut sélectionner selon des critères éthiques permettant de ne pas confondre la fascination qui aliène et l’admiration qui fonctionne sur le principe des affinités électives (par exemple, Jacques Mesrine n’est pas pop, mais Stephen King, oui. C’est le commissaire Broussard qui est pop ! Autre exemple : quand j’écrivais HÉROÏNES, j’ai vite abandonné l’idée de travailler sur Eva Braun !). Ma recherche concerne surtout le sujet pop, comment il est affecté, et comment il peut être un camouflage et permettre à l’écrivain de dire que la langue n’est pas un outil mais une arme (non létale, cela va sans dire), et que, dans certains cas, ce qu’on prend pour des outils peut dissimuler une redoutable artillerie.

Le point commun entre ces deux manifestes que sont La Ritournelle et Stephen King forever est sans aucun doute le préfixe "anti-" : de l’expérience poétique comme anti-théorie littéraire à l’expérience existentielle menée par l’écrivain antihéros…

– Ces deux livres ne sont pas des manifestes : le premier était une méthode d’écriture inspirée de la philosophie de Gilles Deleuze et le second est l’éclatement de cette méthode par la multiplication des angles de vue. STEPHEN KING FOREVER est une tétralogie. Premier angle : Stephen King vu au travers de la théorie. Deuxième angle : Stephen King vu au travers de sa biographie. Troisième angle : Stephen King vu au travers de ses personnages de fiction : Carrie White et Arnie Cunnigham. Quatrième angle : Stephen King vu au travers de ma biographie. Chaque partie reconstitue historiquement les suivantes et vice versa (on me permettra de renvoyer à mon roman LA RECONSTITUTION HISTORIQUE, UNE AVENTURE DE LOUISE MOORE, paru en 2006). Le tout posant la question du Forever, c’est-à-dire du temps de la transmission de cette œuvre compte tenu de son lien à la culture de masse, laquelle culture ne s’adresse pas au peuple mais aux consommateurs. D’où ma question : est-ce qu’une littérature populaire est encore possible ? Compte tenu de cela, il est vrai, comme tu le dis, qu’il y a un lien de cause à effet entre l’anti-théorie de La Ritournelle, une anti théorie et King en anti-héros. Je conçois la littérature comme une contestation, et non comme une provocation. Mais la contestation est solitaire en ce qui me concerne. Cela requiert du sang-froid et de la ténacité, qui sont justement les qualités de l’anti-héros.

Pour en venir à la dernière partie de ton texte, la plus satirique, tout d’abord, pourrais-tu expliciter cette affirmation de la page 140 : "Si bien que je me suis demandé si la poésie n’était pas précisément un jeu qui aurait pour conséquence que la littérature française ait quand même un objet, mais qui serait transitionnel" ?

– STEPHEN KING FOREVER est un livre imprégné de psychologie interactionniste et aussi de sociologie marxiste. En effet, pour aller du prologue qui présente King dans un contexte critique à l’épilogue qui est autobiographique, il fallait en passer par une réflexion de l’individu immergé dans les classes moyennes. Ce que je suis par ma naissance à Besançon, en Franche-Comté. Dans l’extrait que tu cites, je dis que pour certains écrivains, la littérature, à l’instar du jeune enfant, prend la place du sein de la mère. Il est possible que pour les plus talentueux, cela persiste sous forme de fétiche, mais alors faudrait-il que la littérature redevienne sacrée (ce qu’elle n’a peut-être jamais cessé d’être) et qu’on analyse certains livres en tenant qu’untel est catholique, l’autre protestant ou musulman. Par exemple, pour moi, Christophe Tarkos est le premier poète de mon âge à être catholique. Pour le comprendre, il faut relire les Cinq Grandes Odes de Claudel et la Bible, mais aussi Heidegger. De toute façon, ce qu’il faut retenir de l’idée d’objet transitionnel, c’est que l’exaltation qu’il suscite réduit la possibilité d’action. Pour ma part, je suis devenu écrivain à cause de mon père. Il m’a souvent raconté l’histoire d’un livre (le Mermoz de Joseph Kessel) qu’il avait prêté et qu’on ne lui avait jamais rendu. Ce qu’il vécut comme un drame, n’étant pas un grand lecteur. La perte de ce livre, je la vis à chaque fois que je finis un nouveau livre. Peut-être que je n’échappe pas à ce que je pourfends. Ou peut-être que oui. Alors je serais du côté du tabou. C’est mon côté entêté : la littérature est irréductible parce que j’ai choisi d’être écrivain, et mon côté déplacé : la littérature est aussi possible avec la performance live et les pièces de théâtre, si c’est un théâtre des opérations. D’ailleurs, STEPHEN KING FOREVER n’est-il pas né de deux performances faites au 61e Festival D’Avignon en 2007, sur une invitation d’Hortense Archambaud et de Vincent Baudriller, LA JEUNE FILLE À LA BOMBE et STEPHEN KING STORIES ?

Pour cruciales que soient les questions que tu soulèves concernant la condition et les paradoxes des écrivains français, la sclérose du milieu poétique et les impasses de la patrimonialisation culturelle, on ne peut néanmoins qu’être frappé par le caractère excessif de certaines affirmations (voir ma chronique)… Pourrais-tu expliciter ton positionnement par rapport au milieu poétique français ?

– Mes arguments ne sont pas excessifs si l’on considère que je suis écrivain et que j’écris davantage avec des sentiments comme la colère ou des émotions comme la rage. Je pense que du point de vue de l’épopée, la littérature américaine est plus intéressante que la littérature française. Cela tient peut-être au besoin qu’a l’écrivain français d’être un lettré ou un poète d’avant-garde, avant de se poser la question de son existence dans un monde où l’art est toléré (au mieux) ou nié (au pire). Cela dit, ceux qui menacent l’art sont parfois les artistes eux-mêmes. Regarde où en est la poésie sonore depuis bientôt huit ans ? Ça chante, ça joue la comédie, ça danse, ça fait du rock, mais qu’est-ce que ça dit ? Pour le savoir, il faut encore réécouter Bernard Heidsieck qui vient d’avoir 80 ans ou Henri Chopin qui est mort l’année dernière dans une indifférence totale ou John Giorno qui est… américain. Quel gâchis quand on songe au fait que la voix alliée au son pour W.S. Burroughs (dont je parle dans mon livre) pouvait créer des espaces révolutionnaires ! À propos de ta digression concernant ce que tu appelles "le milieu poétique français", je viens de lire Écrits poétiques de Christophe Tarkos et ça m’a beaucoup instruit sur ce qu’est la poésie de 1995 à nos jours. Pour le reste, j’en suis resté aux travaux du poète rocker Jean-Michel Espitallier (son essai Boîte à outils et son anthologie) et à son travail dans la revue Java avec les poètes Vannina Maestri et Jacques Sivan, et je m’intéresse de très près à la collection "Questions théoriques" des éditions Al Dante – ce même lieu où, précisément, sont parus les derniers livres de J.-M. Espitallier (Army) et de J. Sivan (Similijake). Voilà ce que je sais de la poésie. Je ne sais pas si c’est un milieu, mais une chose est sûre, c’est tout un monde qui n’est autre que le gardien d’une littérature de qualité et exigeante. Cela dit, il y a certains gardiens dont les équipées nocturnes peuvent être redoutables.

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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11 comments

  1. richard

    Saisissant la critique et l’entretien sur Libre critique. Moi qui suit Fiat depuis « Ladies in the dark », merci ! Lu grâce à vous « Stephen King Forever » d’une nouvelle manière. Ajouté à cela son entretien sur France Culture avec Alain Veinstein (délicieux d’intelligence et de bon sens d’écrivain pop) et son passage un peu houleux à l’émission de Pascale Casanova, il y a vraiment à dire sur cette oeuvre déjà conséquente. A dire et à défendre. Merci.

  2. jean

    Cher Fabrice Thumerel, Christophe Fiat est peut-être un écrivain important au sens où on l’entend en littérature et votre article va dans ce sens. Mais dans ce livre, il fait des impasses énormes sur Stephen King ! Il oublie de parler du cycle de la Tour Sombre qui est un roman de trois mille pages dans lequel tous les personnages de King se retrouvent. Mais vous en apprendrez plus sur le colloque de Cerisy qui a eu lieu en 2007 et qui fait le point sur King. Il est paru aux éditions Bragelonne et on voit à quel point le livre de Christophe Fiat est incomplet. J’espère que vous ne prendrez pas mal ma remarque

  3. Fabrice Thumerel (author)

    Votre remarque est juste, cher libr-lecteur ! C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, dans la chronique qui précédait cet entretien, j’ai évoqué ce colloque et mis un lien vers le site spécialisé sur KING… Mais Christophe Fiat, en écrivain précisément, a annexé/interrogé l’univers de King ; son objectif n’était pas d’écrire un livre savant et/ou exhaustif sur le célèbre auteur américain…

  4. jean

    Cher Fabrice, oui, ça je l’avais compris pour avoir lu attentivement votre critique et l’entretien de Christophe Fiat. Mais pourrait-on faire un livre sur Baudelaire en faisant l’impasse sur Les Fleurs du Mal ou sur Jules Verne en ne parlant pas de 20 000 lieues sous les mers ? Ne pas être exhaustif est une chose, mais oublier de parler de « La Tour Sombre » c’est autre chose ! Avez-vous lu le colloque de Cerisy sur Stephen King ? Je considère le livre Stephen King Forever comme un livre « m’as-tu vu », fais pour de chics lecteurs en mal de peoplisation. Dommage.

  5. Fabrice Thumerel (author)

    Cher Jean, je comprends que l’on puisse trouver désinvolte la pratique de C. Fiat. On ne saurait, du reste, nier les manques de ce livre.
    Mais on ne peut non plus oublier ceci : l’écrivain n’a pas fait de S. King un objet de savoir (dans ce cas, il est effectivement préférable de lire le colloque de Cerisy) mais un emblème de la culture pop dont il est un fervent et authentique défenseur…

  6. jean

    Cher Fabrice, vous devriez chroniquer les actes du colloque Stephen King sur votre site (site qui est d’une intelligence rare, merci pour la découverte !). Ceci dit, je remarque à demi mot un certain embarras chez vous à propos du livre « Stephen King Forever » et je trouve cela intéressant que vous ouvriez des espaces plutôt que vous souteniez des positions fermées. C’est bien que vous puissiez parler de livres sans pour autant y adhérer totalement, ça laisse le lecteur plus libre et plus à même de se faire une idée.

  7. jean

    C’est votre site qui est redoutable, pas moi. Ceci dit, je sens une pointe d’ironie dans votre réponse. Est-ce que j’ai été maladroit ? Pourquoi ne pas avoir chroniqué les actes du colloque de KING alors que par ailleurs votre site privilégie des publications théoriques ?

  8. Fabrice Thumerel (author)

    Mais non, cher Jean : c’était juste une façon plaisamment sympathique de suggérer que vous aviez vu juste…
    Quant à la recension du colloque sur King :
    1. Nous n’avons pas vocation à être exhaustif.
    2. Les membres de la rédaction ne pouvant être spécialistes de tout, il eût fallu qu’un connaisseur propose la chronique…

  9. Marc waler

    Stephen King Forever est pour moi une egoscription aussi. Mais mâtinée d’épopée, ce qui n’est pas si courant.

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