[Libr-relecture] Jean-Louis Bailly, La Chanson du Mal-Aimant suivant Mai, par Bruno Fern

[Libr-relecture] Jean-Louis Bailly, La Chanson du Mal-Aimant suivant Mai, par Bruno Fern

juillet 27, 2015
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[Libr-relecture] Jean-Louis Bailly, La Chanson du Mal-Aimant suivant Mai, par Bruno Fern

Jean-Louis Bailly, La Chanson du Mal-Aimant suivant Mai, Editions Louise Bottu, mai 2014, 55 pages, 9,50 €, ISBN : 979-10-92723-04-5.

 

Si j’en juge par le résultat de mes recherches, la plupart des lieux habituellement dédiés à ce qui paraît sous le nom de poésie n’ont pas signalé cet ouvrage lors de sa publication. Est-ce uniquement parce que, selon la formule consacrée, il n’est pas parvenu aux collaborateurs ou faut-il interpréter cette apparente indifférence ? Cette entreprise lipogrammatique a-t-elle été considérée par certains comme un sacrilège envers les textes d’Apollinaire (présentés face à leur version lipogrammée) tandis que d’autres n’y auraient vu qu’un exercice ludique ? Sur le premier point, il est pourtant évident que l’auteur reconnaît la valeur de l’écriture apollinarienne ; sur le second, il est vrai que, dans son avant-propos, il n’hésite pas à affirmer non seulement qu’il n’a pas inventé sa méthode, n’ayant fait que réitérer la fameuse disparition perecquienne du e, mais aussi que son travail n’a aucune justification en dehors du « plaisir douteux de martyriser la langue française, dans le but d’assouvir on ne sait quelle rancœur, de mener à bien on ne sait quelle vengeance ». Cela dit, ne pouvant que constater ici et ailleurs le tempérament plutôt malicieux de J.-L. Bailly, ce dernier avertissement me semble être à prendre avec des pincettes, du moins en partie.

En effet, Apollinaire était incontestablement deux écrivains en un – puisque l’auteur scolairement reconnu du Pont Mirabeau était également celui du roman pornographico-délirant Les Onze Mille Verges – et la transformation lipogrammatique de son poème me paraît lisible dans cette optique de dédoublement, allant d’un lyrisme dont l’altitude moyenne est assez élevée vers une langue souvent beaucoup plus prosaïque, la contrainte ayant obligé J.-L. Bailly à ouvrir en grand le compas lexical et, de ce fait, à sortir du champ d’une certaine poésie pour la désaffubler1 dans les règles :

 

Lorsqu’il fut de retour enfin                  Lorsqu’il parvint à son pays

Dans sa patrie le sage Ulysse             L’Ithaquois matois accostait

Son vieux chien de lui se souvint        Son cabot jappa poil blanchi

Près d’un tapis de haute lisse             Sans mollir sa nana tissait

Sa femme attendait qu’il revînt           Maillon par maillon un tapis

 

Au passage, on peut mesurer le tour de force qu’a constitué l’écriture de ce « plus long lipogramme versifié de la langue française » (285 vers) où sont respectés à la fois le sens global des strophes initiales et leur métrique. Si cette translation provoque fréquemment des effets comiques2, elle n’est pas pour autant incapable de conserver une gravité mais qui, distanciée par le mélange des registres, rappelle celle de Villon, Queneau ou Verheggen :

 

L’amour est mort j’en suis tremblant                    L’amour mourut moi frissonnant

J’adore de belles idoles                                       J’adorai Garbo Madonna

Les souvenirs lui ressemblant                             D’un jadis mort la suscitant

Comme la femme de Mausole                            Soyons du Grand Turc3 la nana

Je reste fidèle et dolent                                      Aimons toujours aimons souffrant

 

Au-delà d’un simple divertissement4, il s’agit donc d’une véritable traduction du texte d’Apollinaire dans un français auquel il manquerait une voyelle, créant ainsi un poème qui possède sa propre tonalité.

 

1 « Il est évidemment indispensable de désaffubler périodiquement la poésie. » (F. Ponge, Pour un Malherbe).

2 Effets dont le texte d’Apollinaire n’est pas non plus dépourvu de temps à autre : « Poisson pourri de Salonique / Long collier des sommeils affreux / D’yeux arrachés à coup de pique / Ta mère fit un pet foireux / Et tu naquis de sa colique ».

3 L’une des notes de fin d’ouvrage précise que Mausole était roi de Carie, sur le territoire de l’actuelle Turquie.

4 Cette réécriture est censée avoir constitué le moyen d’oublier un chagrin pour Pierre Helmont, personnage central d’Un divertissement, roman du même auteur paru aux mêmes éditions en 2013.

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rédaction

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2 comments

  1. Debon, Claude

    La revue Apollinaire, éditions Calliopées, a signalé dans son numéro 1, mars 2007, p. 89, cet exploit jubilatoire : « Le Régent Jean-Louis Bailly offre à notre délectation la transposition lipogrammatique en e de « Mai » et de « La Chanson du mal-aimé ». Site http://w.w.w.fatrazie.com/mai.htm
    « La Chanson du Mal-Aimant » avait été diffusée en 2006 sous forme d’un « duplicatum suivant, sur faux chiffon blanc Chanaan sous rabats or cuit ». Merci en tout cas d’en reparler, car le texte est trop peu connu.

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