[Livre-chronique] Alexander Dickow, <strong><em>Caramboles</strong></em>

[Livre-chronique] Alexander Dickow, Caramboles

février 2, 2009
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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Alexander Dickow, Caramboles, Argol, 2008, 133 pages, 17 €, ISBN : 978-2-915978-37-7.

Voici le premier recueil – prometteur ! – d’un jeune poète et traducteur américain qui achève sa thèse sur la poésie française du XXe siècle.

Quatrième de couverture

« Il n’existe pas encore de nom pour désigner ce point limite où le brimbalement le plus farfelu, le plus absurde dandinement devient soudain de la danse. Mais je l’ai cherché dans ce livre, ce point limite. J’ai assailli ma langue étrangère, le français, j’y ai semé les l’on-lit et les qu’on-con, les maladresses, toutes les belles entorses impossibles. Puis j’ai infiltré, sapé, envahi mon autre langue étrangère, l’américain ; je n’ai craint aucun solécisme, j’ai hérissé l’oreille de ma matraque malapropiste, allègrement j’ai fait clopiner la langue anglaise. J’ai tenté en somme de raccorder la langue de travers, comme un lutin de musée qui pencherait les cadres un peu de côté, pour rire. Ça gêne l’œil, l’amateur s’indigne ; on mène la chasse aux injustesses ; on veut rajuster. » A.D.

Chronique

"Quoi que je pourrais dire
après un tel discours aussi lyrique ?"

Ne nous y trompons pas, vu les références à James Sacré, Philippe Beck et Jean-Claude Pinson – qui a d’ailleurs recensé ce livre sur Sitaudis –, cette interrogation en mauvais français est tout à fait significative : c’est une invitation à couper court avec la "poésie sentimentale et naïve" (essai de J.-C. Pinson)… À l’effusion il faut préférer le silence ou le mal dire, autre façon de "composer à sec" – formule de Pinson qui fait écho au lyrisme sec de Beck. L’auteur de ces Caramboles combine en effet les blancs et cette forme de mécrit qu’est le mal-dit : creusant son rapport d’étrangeté à la langue française, cet Américain de trente ans à peine se retourne contre sa langue natale pour la faire déraper. Cette double distorsion linguistique qui relève de l’ADN (Agencement discursif neutralisant) crée un inter-dit où se croisent, s’abîment et renaissent les deux langues. Par exemple, là où l’une fait entendre sa richesse phonique, l’autre dévoile son ingéniosité parodique :

"a gap in the rustles
which rumple, tall and sway
by the stinging nestles,
you can pick some nosegay
in a patch where the creek
is dabble and nourish,
and hiatus blossoms peek
out themselves and flourish » (14).

 

"le râle des genêts
au beau milieu la brise,
on se trouve un jardin
tout répandu d’exquises
poussées drues de soudains
boutons : dehors à l’eau
un hiatus se montre
à justesse et s’éclôt" (15).

Parfois les deux se font écho dans leurs harmonies respectives : "Clumps of smarmy grackles" (12) / "Des quiscales criards raclent" (13).

Qu’il revête la forme de l’archaïsme, du barbarisme, du solécisme ou de l’embrouillamini, l’interdit libère la langue, faisant notamment éclater la gangue de ce discours contraint par excellence qu’est le discours amoureux : "Des filles comme celle-là, / j’en ai vécu, oui" (49) ; "Puis-je au moins être seul ensemble / juste l’instant rien qu’avec / ta frigide sonnette à la porte" (112). Libérée, la langue – que Dickow fait merdRer en lorgnant plus du côté de Molnàr que de Prigent – retrouve son oralité, redevient sensible et expressive, synesthésique ou synecdochique : "Ça me met / complètement dehors / en moi" (29) ; "nous avons goûté / mille couleurs" (35) ; "J’ai dû beaucoup / de choses à faire" (39) ; "je te serre dans la main" et "un précipice d’érudition, / tout frappé de soucis / aux sourcils" (45) ; "manières rampées" (76) ; "je t’ai touché / de l’œil" (100).

Redevenus babioles, les mots caracolent, carambolent, et de leurs télescopages naissent des crumbles de fariboles qui constituent de baroques coqs-à-l’âne :

"Comment
vont votre soeur et est-ce
que son divorce le mari, je
me suis désolé l’avoir entendu,
quel beau temps fait-il ? J’ai emmené
une vieille chienne le vétérinaire
où elle allait mieux, merci pour
m’avoir demandé. Je sais
ta majesté n’a que quelques
minutes, merci d’être disponible
à toute déclaration et m’accordes-tu
l’entretien. Non, pas de sucre
du café en moi non plus,
merci grâce à toi" (68).

La déconstruction du tout conversationnel fait ici penser aux effets critiques du cut-up. Ailleurs, le discours peut s’empâter et le sens coaguler : celui qui a retenu les leçons des (post)modernes Luca, Tarkos ou Hubaut nous fait alors entendre la difficulté du dire.

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Fabrice Thumerel

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6 comments

  1. Holderlin

    Post-moderne Luca ? Et bien mince !
    Ou alors Poste-moderne ( Levée d’écrou )
    Ca oui
    Pour moi c’est un classique
    Un classique peut-il être post-moderne ?
    Que disons-nous avec ce mot ? Parlons-nous d’une époque ou bien du courant né des cultural studies ?
    Ainsi Tarkos est-il post-moderne ?
    Si c’est une époque, la nôtre, alors tout auteur qui écrit aujourd’hui est post-moderne ?

  2. Fabrice Thumerel (author)

    Vous oubliez la parenthèse : « (post)modernes » permet de montrer la généalogie par delà les générations… Nous avons un jeune poète de trente ans qui a intégré les écritures de ses prédécesseurs, qu’ils soient considérés comme « modernes » (Luca par exemple) ou « postmodernes » (davantage Tarkos et Hubaut, pour leur traitement surfacial ou leur montage des discours).

  3. Holderlin

    La poésie sonore, prenons Heidsieck et Chopin, est-ce postmoderne ou simplement moderne ? J’essaie d’y voir plus clair. Merci

  4. Fabrice Thumerel (author)

    Merci de votre intérêt.
    Pour faire simple, disons qu’il y « postmoderne » dès lors qu’il y a un travail de retraitement des matériaux prélevés – qu’ils soient discursifs, sonores ou musicaux. De ce point de vue, Heidsieck et Chopin sont des modernes, puisque leus partitions ressortissent enccore à l’écriture comme idiosyncrasie.

  5. Holderlin

    J’ai du mal à comprendre la dernière phrase.
    Sinon dans  » Couper n’est pas jouer  » de Heidsieck, il y a bien retraitement de matériaux prélevés, non ?

  6. Fabrice Thumerel (author)

    L’écrivain postmoderne ne considère plus le « style » comme notion pertinente : il ne s’agit plus de se tenir dans un écart par rapport à la norme, de viser une appropriation singulière de la langue…
    Mais il ne faut pas prendre à la lettre les classifications rigides : un même écrivain peut être à la charnière de courants différents et souscrire à des pratiques diverses… On n’est pas forcément écrivain comme on est moine franciscain : il n’est pas question d’être esclave de la règle… le plaisir des formes seul compte…
    Alors, oui, vous avez raison : « Couper n’est pas jouer » résulte de pratiques dont se réclameront les postmodernes (samples).

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