[Livre - double chronique] Voies d'eau (à propos de Sébastien Lespinasse, Esthétique de la noyade), par Fabrice Thumerel et Jean-Paul Gavard-Perret

[Livre - double chronique] Voies d’eau (à propos de Sébastien Lespinasse, Esthétique de la noyade), par Fabrice Thumerel et Jean-Paul Gavard-Perret

septembre 16, 2017
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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[Livre - double chronique] Voies d’eau (à propos de Sébastien Lespinasse, Esthétique de la noyade), par Fabrice Thumerel et Jean-Paul Gavard-Perret

Sébastien Lespinasse, Esthétique de la noyade, éditions Plaine Page, coll. "Connexions", Barjols, été 2017, 98 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-04-3. [Écouter la partition "essai de vagues" (à partir de la 14e minute) + Écouter un second extrait = "béton..."]

"Une page d'écriture n'est pas la mer" (exergue).

Entre partition et poème visuel, Esthétique de la noyade commence par définir l'état de l'homme contemporain : "Se noyer, c'est être complètement compris, intégralement dévoré par les gens, l'hydrogène des gens qui se massent, pas moyen d'avoir un lieu à soi, une ligne de repli, une fuite, un petit trou, pas moyen, aucun lieu" (p. 10). Un état (méta)physique : "Se noyer, c'est n'avoir plus de moi ou ne plus savoir distinguer aucune frontière entre le moi et le reste de l'océan" (15) ; "Se noyer, c'est sentir que le cosmos n'est rien et qu'on n'est rien dans le cosmos" (17)... L'état du poète également, pour qui, noyé dans le silence, dans la masse des phonèmes et des lexèmes, se noyer c'est "presser le vide à l'intérieur" (9) : "Se noyer, c'est être entièrement plongé dans ce qui arrive" ; "c'est être l'un et son contraire, être confus, devenir vague" (13) ; "C'est ne pas pouvoir commencer ni finir la phrase dans laquelle on s'appelle" (17).

De l'esthétique on passe insensiblement à l'éthique : dans une longue litanie, le texte évoque le sort des migrants, non pas des histoires individuelles, des êtres singuliers, mais des visages anonymes ("pas de visa pas de visage")... Le bégaiement à la Ghérasim Luca - transcrit dans la partition par un jeu de crochets (cf. ci-dessous) - fait bégayer l'actuel discours dominant : béton... barbelés... Sébastien Lespinasse a l'art et la manière de faire résonner le tragique de notre époque : "(on a noyé (chaque jour (le réel dans la réalité) / le réel est toujours) imprévu)" (70). Cette phrase dans laquelle le jeu des parenthèses suggère le palais des glaces où nous sommes perdus met en évidence le fait actuel majeur : nous sommes noyés dans une réalité qui veut ignorer la catastrophe du réel, cette trouée dans les significations, cette ouverture vers l'innommable, l'impossible, l'imprévu.

Fabrice Thumerel

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Sébastien Lespinasse oscille dans les mots pour en noyer le poisson. C'est un geste de surface et de profondeur. Un certain non sens lézarde le silence et désunit le bleu de la mer : d'où les abysses d'un fleuve plongeant de chutes en "chut !" pour un appel sourd.

Avec une telle écriture les yeux s'écarquillent entre la naissance et la sénescence du chant. Il déraille volontairement par le jeu de l'écriture : celle-ci devient voix d'eau. C'est une sorte d'ordonnancement par les rythmes.

Chaque vocable se transforme en un point d'élan et d'ictus. La poésie n'est plus une langue apprise, ses vagues sont abyssales. C'est aussi la nage des mots perdus hantés autant de rythme que de sens. Les mots martèlent la surface de chaque poème par leurs répétitions.

Si bien que couler n'est pas l'art de l'oubli : c'est danser pour aller plus loin que soi-même. Existe là une poésie chorégraphique qui fracasse toutes les digues.  Qu'importe si la mer - du côté de Marseille où vit le poète - est limpide et bleue ou brune de traînées d'algue. Le poème vient soudain d'un lieu à part au milieu des coquillages et des vers des sables.

Jean-Paul Gavard-Perret

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Fabrice Thumerel

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