[Chronique] Manifestons : dégageons !, par Fabrice Thumerel

[Chronique] Manifestons : dégageons !, par Fabrice Thumerel

juin 18, 2017
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
0 839 2
[Chronique] Manifestons : dégageons !, par Fabrice Thumerel

En ces temps de macronite aiguë, d'hexagonale béatitude popolitique,
en ces temps d'obscurantisme idéologique et de N'importe-Quoi postdémocratique à grande échelle,
en ces temps de conformisme anti-intellectualiste et d'animation cuculturelle où les manifestes sont révolus,
quoi de mieux que le dégagisme ! Manifestez-vous, soulagez-vous : Dégage la paléopolitique ! Dégage le paléopoétique ! Dégage BHL ! Dégage Finkielkraut !...

Vite, l'effet-VICKS !

Collectif Manifestement, éditions maelstrÖm reEvolution, Bruxelles, printemps 2017 : Manifeste du dégagisme, 294 pages, 17 €, ISBN : 978-2-87505-260-5 ; Dégagisme du manifeste, 264 pages, 17 €, ISBN : 978-2-87505-361-2 ; Chronique du rattachement de la Belgique au Congo, 210 pages (grand format), 25 €, ISBN : 978-2-87505-262-9.

Sans esprit de sérieux - et avec un humour décapant -, l'actipoétisme ou le canulartisme (l'artivisme) du collectif Manifestement, qui se situe dans le prolongement du surréalisme belge et des mouvements libertaires (notamment proche des Anonymous, pour ne citer qu'une mouvance actuelle), se veut "un acte artistique et politique expérimental", "un acte subversif" (Chronique..., p. 123). Au commencement, en 2007, des happenings et manifestations diverses en faveur du rattachement de la Belgique au Congo : "une blague surréaliste" ? "une farce belge" ? "une provocation ludique" ? Non, bien évidemment, ce serait bien trop "proprement indécent"... Avec ce rattachisme transgressif qui s'appuie sur bon nombre de détournements, il s'agit bel et bien de renverser les rapports dominant/dominé : "Non, aucun néocolonialisme n'est possible, puisque le colonialisme lui-même a toujours cours. En outre, avec le Rattachement, c'est la Belgique elle-même qui se constitue prisonnière, le Blanc qui devient exotique, le Belge qui se revendique nègre en écriture, en âme et en inconscience" (66).

Acte II : en 2011, la foule tunisienne crie "Ben Ali, dégage !" Le succès du slogan ne s'est pas démenti depuis, avec notamment un "Sarkozy, dégage !" Théorisant et explorant les tenants et les aboutissants du dégagisme tunisien, le Manifeste dégagiste, qui est "un exercice politique de gymnastique mentale", un "essai philosophico-politique à la gloire du dégagement arabo-printanier" (p. 16-17), passe en revue la plupart des principaux manifestes de l'Histoire contemporaine : manifeste des plébéiens (1795), du Parti communiste (1848), de l'Anarchie (1850), des 60 ouvriers de la Seine (1864), du futurisme (1909), du surréalisme (1924), des Mutants (2001), du retour au bercail (2006), du Comité invisible (2007)... les manifestes Dada (1916), fonctionnaliste (1923), situationniste (1957), zapatiste (1994-96)... Et comme tout bon manifeste, il ne recule pas devant la définition abstraite : "Le dégagisme, c'est l'irruption de la puissance intrinsèque d'une force émancipatrice dans une époque qui en nie ou en conteste la possibilité, la légitimité et la poésie" (p. 259). Au temps de la politique s'est substitué celui de la postpolitique : contrairement  au progressisme révolutionnaire qui entend remplacer un pouvoir par un autre conformément à une utopie ou une illusion lyrique, le dégagisme est consubstantiel à une éthique et une esthétique du vide. L'évacuation du pouvoir inaugure la protodémocratie, qui préconise la vigilance citoyenne vis-à-vis de toute forme de pouvoir : "tout leader, fût-il démocratiquement élu, est à tout moment dégageable" (p. 54)... On passera rapidement sur l'emblème choisi, le dégagement footballistique, vu la connotation capitaliste attachée au foot.

Postpolitique, ce Manifeste du dégagisme ressortit à une esthétique postmoderne : celle du montage disparate, tout à la fois "théorique, mordante, jubilatoire, [...] apologétique, péremptoire, [...] elliptique, équivoque, boursouflée, polyphonique, universaliste, prophétique, performative, anonyme et subjective" (p. 16). Il faut d'autant moins le prendre au premier degré que, dans le second volume - plus théorique et moins éclaté -, il vise à gommer ce que pouvait avoir de positivité le premier, entamant un travail de déconstruction : "(Auto)critique de la raison dégagiste", "Les paradoxes du dégagisme"... Ainsi va la vie de l'esprit libre & critique : tout vacille, tout tourbillonne... Pour être vif et tonique, le Manifeste du dégagisme n'en doit pas moins dégager à son tour... C'est du reste la force de toute théorie de s'accompagner d'une anti-théorie.

, , , , , , , , , ,
Fabrice Thumerel

View my other posts

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>